
Le sommeil s’éveillant me dit: tu m’as scié. – Tristan Corbière

* * * * *
Toi qui souffles dessus une épouse enrayée,
RUMINANT! dilatant ta pupille éraillée;
Sais-tu?… Ne sais-tu pas ce soupir–LE RÉVEIL!–
Qui baille au ciel, parmi les crins d’or du soleil
Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde?…
–Non?…–Sais tu le réveil du philosophe immonde
–Le Porc–rognonnant sa prière du matin;
Ou le réveil, extrait-d’âge de la catin?…
As-tu jamais sonné le réveil de la meute;
As-tu jamais senti l’éveil sourd de l’émeute,
Ou le réveil de plomb du malade fini?…
As-tu vu s’étirer l’oeil des Lazzaroni?…
Sais-tu?… ne sais-tu pas le chant de l’alouette?
–Non–Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette.
Ruminant! Tu n’as pas L’INSOMNIE, éveillé;
Tu n’as pas LE SOMMEIL, ô Sac ensommeillé!
(Lits divers–Une nuit de jour)
IDYLLE COÛPÉE
Avril.
C’est très parisien dans les rues
Quand l’Aurore fait le trottoir,
De voir sortir toutes les Grues
Du violon, ou de leur boudoir….
Chanson pitoyable et gaillarde;
Chiffons fanés papillotants,
Fausse note rauque et criarde
Et petits traits crûs, turlutants:
Velours râtissant la chaussée;
Grande-duchesse mal chaussée,
Cocotte qui court becqueter
Et qui dit bonjour pour chanter….
J’aime les voir, tout plein légères,
Et, comme en façon de prières,
Entrer dire…. Bonjour, gros chien–
Au merlan, puis au pharmacien.
J’aime les voir, chauves, déteintes,
Vierges de seize à soixante ans,
Rossignoler pas mal d’absinthes,
Perruches de tout leur printemps;
Et puis payer le mannezingue,
Au Polyte qui sert d’Arthur,
Bon jeune homme né brandezingue,
Dos-bleu sous la blouse d’azur.
–C’est au boulevard excentrique,
Au–BON RETOUR DU CHAMP DU NORD—
Là: toujours vert le jus de trique,
Rose le nez des Croque-mort….
Moitié panaches, moitié cire,
Nez croqués vifs au demeurant,
Et gais comme un enterrement….
–Toujours le petit mort pour rire!–
Le voyou siffle–vilain merle–
Et le poète de charnier
Dans ce fumier cherche la perle,
Avec le peintre chiffonnier.
Tous les deux fouillant la pâture
De leur art … à coups de grouins;
Sûrs toujours de trouver l’ordure.
–C’est le fonds qui manque le moins.
C’est toujours un fond chaud qui fume,
Et, par le soleil, lardé d’or….
Le rapin nomme ça: bitume;
Et le marchand de lyre: accord.
–Ajoutez une pipe en terre
Dont la spirale fait les cieux….
Allez: je plains votre misère,
Vous qui trouvez qu’on trouve mieux!
C’est le Persil des gueux sans poses,
Et des riches sans un radis….
–Mais ce n’est pas pour vous, ces choses,
O provinciaux de Paris!…
Ni pour vous, essayeurs de sauces,
Pour qui l’azur est un ragoût!
Grands empâteurs d’emplâtres fausses,
Ne fesant rien, fesant partout!
–Rembranesque! Raphaélique!
–Manet et Courbet au milieu–
… Ils donnent des noms de fabrique
A la pochade du bon Dieu!
Ces Gallimard cherchant la ligne,
Et ces Ducornet-né-sans-bras,
Dont la blague, de chic, vous signe
N’importe quoi … qu’on ne peint pas.
Dieu garde encor l’homme qui glane
Sur le soleil du promenoir,
De flairer jamais la soutane
De la vieille dame au bas noir!
… On dégèle, animal nocturne,
Et l’on se détache en vigueur;
On veut, aveugle taciturne,
A soi tout seul être blagueur.
Savates et chapeau grotesque
Deviennent de l’antique pur;
On se colle comme une fresque
Enrayonnée au pied d’un mur.
Il coule une divine flamme,
Sous la peau; l’on se sent avoir
Je ne sais quoi qui fleure l’âme….
Je ne sais–mais ne veux savoir.
La Muse malade s’étire….
Il semble que l’huissier sursoit….
Soi-même on cherche à se sourire,
Soi-même on a pitié de soi.
Volez, mouches et demoiselles!…
Le gouapeur aussi vole un peu
D’idéal…. Tout n’a pas des ailes….
Et chacun vole comme il peut.
–Un grand pendard, cocasse, triste,
Jouissait de tout ça, comme moi,
Point ne lui demandais pourquoi….
Du reste–une gueule d’artiste–
Il reluquait surtout la tête
Et moi je reluquais le pié.
–Jaloux … pourquoi? c’eût été bête,
Ayant chacun notre moitié.–
Ma béatitude nagée
Jamais, jamais n’avait bravé
Sa silhouette ravagée
Plantée au milieu du pavé….
–Mais il fut un Dieu pour ce drille:
Au soleil loupant comme ça,
Dessinant des yeux une fille….
–Un omnibus vert l’écrasa.
LE CONVOI DU PAUVRE
(Paris, le 30 avril 1873,
Rue Notre Dame-de Lorette.)
Ça monte et c’est lourd–Allons, Hue!
–Frères de renfort, votre main!…
C’est trop!… et je fais le gamin;
C’est mon Calvaire cette rue!
Depuis Notre-Dame-Lorette….
–Allons! la Cayenne est au bout,
Frère! du coeur! encor un coup!…
–Mais mon âme est dans la charrette:
Corbillard dur à fendre l’âme.
Vers en bas l’attire un aimant:
Et du piteux enterrement
Rit la Lorette notre dame….
C’est bien ça–Splendeur et misère!
Sous le voile en trous a brillé
Un bout du tréteau funéraire;
Cadre d’or riche … et pas payé.
La pente est âpre, tout de même,
Et les stations sont des fours,
Au tableau remontant le cours
De l’Elysée à la Bohême….
–Oui, camarade, il faut qu’on sue
Après son harnais et son art!…
Apres les ailes: le brancard!
Vivre notre métier–ça tue….
Tués l’idéal et le râble!
Hue!… Et le coeur dans le talon!
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–Salut au convoi misérable
Du peintre écrémé du Salon!
–Parmi les martyrs ça te range;
C’est prononcé comme l’arrêt
De Rafaël, peintre au nom d’ange,
Par le Peintre au nom de … courbet!
DÉJEUNER DE SOLEIL
Bois de Boulogne, 1er mai.
Au Bois, les lauriers sont coupés,
Mais le Persil verdit encore;
Au Serpolet, petits coupés
Vertueux vont lever l’Aurore….
L’Aurore brossant sa palette:
Kh’ol, carmin et poudre de riz;
Pour faire dire–la coquette–
Qu’on fait bien les ciels à Paris.
Par ce petit-lever de Mai,
Le Bois se croit à la campagne:
Et, fraîchement trait, le Champagne
Semble de la mousse de lait.
Là, j’ai vu les Chère Madame
S’encanailler avec le frais….
Malgré tout prendre un vrai bain d’âme!
–Vous vous engommerez après.–
… La voix à la note expansive:
–Vous comprenez; voici mon truc:
Je vends mes Memphis, et j’arrive….
–Cent louis!…–Eh, Eh! Bibi….–Mon duc?…
On presse de petites mains:
–Tiens … assez pur cet attelage.–
Même les cochers, au dressage,
Redeviennent simples humains.
–Encor toi! vieille Belle-Impure!
Toujours, les pieds au plat, tu sors,
Dans ce déjeuner de nature,
Fondre un souper à huit ressorts….–
Voici l’école buissonnière:
Quelques maris jaunes de teint,
Et qui rentrent dans ta carrière
D’assez bonne heure … le matin.
Le lapin inquiet s’arrête,
Un sergent-de-ville s’assied,
Le sportsman promène sa bête,
Et le rêveur la sienne–à pied.–
Arthur même a presque une tête,
Son faux-col s’ouvre matinal….
Peut-être se sent-il poète,
Tout comme Byron–son cheval.
Diane au petit galop de chasse
Fait galoper les papillons
Et caracoler sur sa trace,
Son Tigre et les vieux beaux Lions.
Naseaux fumants, grand oeil en flamme,
Crins d’étalon: cheval et femme
Saillent de l’avant!….
–Peu poli.
–Pardon: maritime … et joli.
VEDER NAPOLI POI MORI
Voir Naples et….–Fort bien, merci, j’en viens.
–Patrie D’Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier!
Dans l’indigo l’artiste en tous genres oublie.
Ce Ne-m’oubliez-pas d’outremer: le douanier.
–O Corinne!… ils sont là déclamant sur ma malle….
Lasciate speranza, mes cigares dedans!
–O Mignon!… ils ont tout éclos mon linge sale
Pour le passer au bleu de l’éternel printemps!
Ils demandent la main … et moi je la leur serre!
Le portrait de ma Belle, avec morbidezza
Passe de mains en mains: l’inspecteur sanitaire
L’ausculte, et me sourit … trouvant que c’est bien ça!
Je venais pour chanter leur illustre guenille,
Et leur chantage a fait de moi-même un haillon!
Effeuillant mes faux-cols, l’un d’eux m’offre sa fille….
Effeuillant le faux-col de mon illusion!
–Naples! panier percé des Seigneurs Lazzarones
Riches d’un doux ventre au soleil!
Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,
Clyso-pompant l’azur qui bâille leur sommeil!…
O Grands en rang d’oignons! Plantes de pieds en lignes!
Vous dont la parure est un sac, un aviron!
Fils réchauffes du vieux Phoebus! Et toujours dignes
Des chansons de Musset, du mépris de Byron!…
–Choeurs de Mazanielli, Torses de mandolines!
Vous dont le métier est d’être toujours dorés
De rayons et d’amour … et d’ouvrir les narines,
Poètes de plein air! O frères adorés!
Dolce Farniente!…–Non! c’est mon sac!… il nage
Parmi ces asticots, comme un chien crevé;
Et ma malle est hantée aussi … comme un fromage!
Inerte, ô Galilée! et … è pur si muove….
–Ne ruolze plus ça, toi, grand Astre stupide!
Tas de pâles voyous grouillant à se nourrir;
Ce n’est plus le lézard, c’est la sangsue à vide….
–Dernier lazzarone à moi le bon Dormir!
(Napoli–Dogana del porto.)
VÉSUVES ET Cie
Pompeïa-station–Vésuve, est-ce encor toi?
Toi qui fis mon bonheur, tout petit, en Bretagne,
–Du bon temps où la foi transportait la montagne-Sur
un bel abat-jour, chez une tante à moi:
Tu te détachais noir, sur un fond transparent,
Et la lampe grillait les feux de ton cratère.
C’était le confesseur, dit-on, de ma grand’mère
Qui t’avait rapporté de Rome tout flambant….
Plus grand, je te revis à l’Opéra-Comique.
–Rôle jadis créé par toi: Le Dernier Jour
De Pompeï.–Ton feu s’en allait en musique,
On te souillait ton rôle, et … tu ne fis qu’un four.
–Nous nous sommes revus: devant-de-cheminée,
A Marseille, en congé, sans musique, et sans feu:
Bleu sur fond rose, avec ta Méditerranée
Te renvoyant pendu, rose sur un champ bleu.
–Souvent tu vins à moi la première, ô Montagne!
Je te rends ta visite, exprès, à la campagne.
Le Vrai Vésuve est toi, puisqu’on m’a fait cent francs!
* * * * *
Mais les autres petits étaient plus ressemblants.
Pompeï, aprile.
SONNETO A NAPOLI
ALL’ SOLE, ALL’ LUNA
ALL’ SABATO, ALL’ CANONICO
E TUTTI QUANTI























