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Auguste Lacaussade — Le Créole qu’on n’a pas laissé entrer

Auguste Lacaussade — Le Créole qu’on n’a pas laissé entrer

1815 — 1897

Il est en moi déjà bien des tombes muettes,
Il est en moi des morts bien chèrement pleurés ;
Mon âme à tous voilant ses angoisses secrètes,
Les visite, la nuit, de ses pleurs ignorés.

Solus eris

Il avait dix ans quand on lui a fermé la porte du collège royal de Bourbon, à Saint-Denis de La Réunion. Motif : il était un enfant naturel — fils d’un riche planteur bordelais et d’une femme de couleur, ancienne esclave affranchie devenue commerçante.

Cela ne s’est jamais refermé. Toute son œuvre est celle d’un homme qui n’a été admis nulle part tout à fait, et qui a fait de cet écart la matière même de ses vers.

Une île, puis l’exil

On l’envoie étudier à Nantes. Il rentre, repart, s’installe en France pour de bon. En 1839, à vingt-quatre ans, il publie Les Salaziennes — le premier livre de poésie sorti de La Réunion, du nom du cirque de Salazie. C’est une île écrite de loin par quelqu’un qui n’y a pas sa place, et ce double éloignement lui donne sa force.

À Paris, il devient le secrétaire de Sainte-Beuve, ce qui veut dire : le collaborateur invisible du critique le plus puissant du siècle. Il traduit Ossian, obtient des prix de l’Académie, finit bibliothécaire du Sénat. Une carrière tout à fait honorable, et parfaitement anonyme.

Ce qu’il y a sous la mer

Sa poésie est pleine de mer, et jamais de manière décorative. « La Tempête » est un naufrage raconté du pont, gouvernail rompu, voile en lambeaux, la pompe qui joue. On sent le métier de quelqu’un qui a fait la traversée plusieurs fois, dans les deux sens, sans savoir de quel côté il rentrait.

Et puis il y a « Solus eris » — tu seras seul. Le titre est une prophétie, et le poème un inventaire : les tombes qu’on porte en soi, les morts qu’on visite la nuit, et le soin qu’on met à n’en rien montrer. Il y a peu de poèmes français aussi retenus sur le chagrin.

Le tort d’être arrivé trop tôt

On le lit aujourd’hui comme un précurseur des littératures créoles, ce qu’il est. Mais lui ne s’est jamais pensé ainsi : il voulait être un poète français parmi les autres, et il en a écrit la langue avec une correction impeccable, peut-être trop.

Il est mort à Paris en 1897, à quatre-vingt-deux ans. Il n’était jamais retourné à La Réunion.

Choix de textes

  • Solus eris — « Tu seras seul. » Les tombes qu’on porte en soi, et le soin de n’en rien montrer.
  • La Tempête — Un naufrage raconté du pont, par quelqu’un qui avait fait les traversées.
  • Glissant sous sa voilure blanche — Le départ d’un navire, et tout ce que cela veut dire quand on vient d’une île.
  • L’astre de la nuit s’avance — Un ciel tropical décrit depuis la France. La distance est dans le poème.
  • Ce qu’il aime — Le versant solaire : Bacchus, les danses, les jeux. Il n’était pas que sombre.
  • Réponse — Une riposte en vers. On devine à quoi, et cela suffit.
  • Sur lui-même — L’autoportrait d’un homme qui savait exactement ce qu’on lui reprochait.
  • Lettre à Hyacinthe H. — Le ton de la conversation, où sa retenue habituelle se relâche un peu.

Pour le lire

Les Salaziennes (1839) — le premier livre de poésie publié par un écrivain de La Réunion.

Poèmes et paysages (1852) · Les Épaves (1861) — la maturité, écrite en France.

Sa traduction d’Ossian (1842) a longtemps fait autorité. Aucune édition poétique courante à ce jour.

Guillain Méjane

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