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Pauvres diables perpétuellement affamés – Fernando Pessoa

Pauvres diables perpétuellement affamés – Fernando Pessoa

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Pauvres diables perpétuellement affamés —affamés d’un bon repas comme de célébrité, ou des bons petits plats de la vie. A les écouter sans les connaître, on croirait entendre les professeurs de Napoléon ou les précepteurs de Shakespeare.

Il y a les hommes à succès en amour, à succès en politique, à succès en matière d’art. Les premiers ont pour eux l’avantage du récit, car on peut accumuler les victoires en amour sans que la nouvelle s’en répande. Certes, lorsqu’on entend ces individus nous conter leurs marathons sexuels, on est pris d’un léger doute à la septième défloration. Ceux qui ont pour maîtresses des femmes de l’aristocratie ou de la haute société (et c’est le cas de presque tous) font une telle consommation de comtesses qu’une statistique de leurs conquêtes n’épargnerait la décence, ou la vertu, d’aucune bisaïeule de nos nobles contemporains.

D’autres se sont spécialisés dans le combat singulier, et ont occis les champions de boxe de l’Europe entière par une nuit de beuverie, au coin de quelque rue du Chiado. Certains ont du crédit auprès des ministres de tous les ministères de la création, et c’est encore de ceux-là que l’on a le moins à se défier, car il en coûte moins de les croire.

Les uns sont de grands sadiques, d’autres de grands pédérastes, d’autres encore avouent, avec des trémolos désolés mais d’une voix forte, qu’ils sont brutaux avec les femmes. Ils vous les mènent à coups de trique. Et en fin de compte, ils partent sans payer.

Il y a les poètes aussi (…)

Je ne connais pas de meilleur remède à ce ramassis d’ombres falotes que la connaissance directe de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus courant, sous son aspect commercial par exemple, comme celui que je trouve à mon bureau de la Rua dos Douradores. Avec quel soulagement je sortais de cet asile de fous, rempli de polichinelles, pour retrouver la présence bien réelle de Moreira, mon chef, comptable authentique et compétent, mal habillé, mal considéré, mais sachant être, à la différence de tous les autres, ce qui s’appelle un homme…