
William Blake — Graveur, visionnaire, et personne ne l’a cru de son vivant

1757 — 1827
Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortels
Purent fabriquer ton effrayante symétrie ?
Le Tigre
Le mot qui compte est fabriquer. Blake ne demande pas qui a créé le tigre : il demande quel ouvrier l’a forgé, avec quel marteau, dans quelle fournaise. C’est un artisan qui interroge un autre artisan.
Il était graveur de métier. Il a fabriqué ses livres lui-même, entièrement — le texte, les images, l’impression, la couleur à la main, page par page. Aucun éditeur n’a jamais touché à son travail.
Londres, sans succès
Fils de bonnetier, apprenti graveur à quatorze ans, il a vécu pauvre toute sa vie de commandes d’illustration. De son vivant, presque personne n’a lu ses livres : il en tirait quelques exemplaires, qu’il vendait à des amis.
Il voyait des anges dans un arbre à l’âge de neuf ans, et il l’a toujours dit sans se troubler. Ses contemporains l’ont tenu pour fou, ce qui a fait beaucoup pour la légende et rien pour ses ventes.
Le Mariage du Ciel et de l’Enfer
C’est le livre réuni ici pour l’essentiel : les Proverbes de l’Enfer, La Voix du Diable, les Visions mémorables.
Il y renverse méthodiquement la morale : l’énergie est un délice éternel, le chemin de l’excès mène au palais de la sagesse, celui qui désire sans agir engendre la peste. Ce n’est pas du satanisme, c’est un système — la conviction que le bien et le mal tels qu’on les enseigne sont deux moitiés arbitraires d’une même chose.
Il l’a écrit en 1790, l’année qui suit la prise de la Bastille. Il portait le bonnet rouge dans les rues de Londres.
Ce qu’il faut savoir en lisant
Chez lui, un poème n’existe pas seul : il est gravé sur une plaque, entouré de figures, coloré. Les textes réunis ici sont donc des fragments d’objets — et il faut, au moins une fois, aller regarder les planches.
Il est mort en 1827 en chantant, disent les témoins, et il a été enterré dans une fosse commune. Il a fallu attendre un siècle pour qu’on comprenne ce qu’on avait perdu.
Choix de textes
- Le Tigre — « Quelle main […] purent fabriquer ton effrayante symétrie ? » Un artisan interroge un artisan.
- Proverbes de l’Enfer — « Le chemin de l’excès mène au palais de la sagesse. » Un système entier.
- La Voix du Diable — Il renverse la morale méthodiquement. Ce n’est pas du satanisme.
- Le Ramoneur — Un enfant de six ans vendu au ramonage. En 1789, c’était un fait divers.
- Jérusalem — Devenu l’hymne officieux de l’Angleterre. Il aurait détesté cela.
- Vision mémorable — Il dîne avec les prophètes Isaïe et Ézéchiel, et il les interroge.
- Il n’y a pas de religion naturelle — Le traité gravé de ses débuts : quelques lignes, et tout est posé.
- Toutes les religions sont une — Écrit vers 1788. On mesure l’avance.
- Vers gnomiques — La sentence brève, forme où il n’a pas d’égal.
- Le monde sensible — « Voir un monde dans un grain de sable » vient de cette veine-là.
Pour le lire
Oeuvres de William Blake, tome 1 — l’édition disponible aujourd’hui.
Chants d’innocence et d’expérience (1789-1794) — d’où vient « Le Tigre ».
Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1790) — l’essentiel de ce qui est réuni ici.
Les Livres prophétiques — Milton, Jérusalem, Le Premier Livre d’Urizen.
Il gravait, imprimait et coloriait ses livres lui-même : il faut au moins une fois aller regarder les planches.
Guillain Méjane























