
Thémistocle. – Victor Hugo

Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe.
Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste
Qu’il faut faire durer le plus longtemps qu’on peut.
Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud
Que leur fatal rouet déconcerté s’arrête.
Ici nous couvrons tout, de l’Eubée à la Crète;
C’est donc ici qu’il faut frapper ce roi, contraint
De confier sa flotte au détroit qui l’étreint;
Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l’ombre,
La grande audace peut cacher le petit nombre;
Et d’ailleurs à la mort nous irons radieux.
Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d’yeux.
Si l’abîme est obscur, les étoiles sont claires;
Les heures noires sont de bonnes conseillères,
O rois, et je reçois volontiers de la nuit
L’avis sombre qui fait que l’ennemi s’enfuit.
Par le tombeau béant je me laisse convaincre;
Consentir à mourir c’est consentir à vaincre;
La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier
Qui promet un cyprès et qui donne un laurier;
Elle se ferme au brave osant heurter sa porte;
Car, devant un héros, la mort est la moins forte.
C’est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison.
Les deux mille vaisseaux qu’on voit à l’horizon
Ne me font pas peur. J’ai nos quatre cents galères,
L’onde, l’ombre, l’écueil, le vent, et nos colères.
Il est temps que les dieux nous aident; et d’ailleurs
Nous serons pires, nous, s’ils ne sont pas meilleurs.
Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage,
C’est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage
Du destin; et, vainqueur, et mon pays sauvé,
J’entre au temple et je baise à genoux le pavé.
Combattons.–
Comme s’ils entendaient ces paroles,
Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles;
Deux jours après, à l’heure où l’aube se leva,
Les chevaux du soleil dirent: Xercès s’en va!























