
Paul-Jean Toulet — L’inventeur de la contrerime

1867 — 1920
Un Jurançon 93
Aux couleurs du maïs,
Et ma mie, et l’air du pays :
Que mon cœur était aise.
Un Jurançon 93
Regardez la forme, elle est de lui. Quatre vers : huit syllabes, six, huit, six. Et les rimes croisées à l’envers de ce que l’oreille attend — le premier vers rime avec le quatrième, le deuxième avec le troisième. Il a appelé cela la contrerime, et il n’a pratiquement écrit que cela.
C’est une invention minuscule et complète. Le décalage rythmique fait que le quatrain ne se referme jamais tout à fait : il reste un léger déséquilibre, exactement le déséquilibre d’un homme qui a bu et qui se tient bien.
Une vie de dilapidation
Né à Pau en 1867, orphelin de mère à la naissance, élevé par une tante. Il passe trois ans à l’île Maurice chez un oncle, va en Algérie, revient. Il a de l’argent et il le dépense : Paris, les nuits, l’opium, le laudanum, les cafés, les amitiés — Debussy, Curnonsky, Willy, tout le monde.
Il n’a rien publié de considérable de son vivant. Les Contrerimes, son unique livre de poèmes, paraissent en 1921, un an après sa mort, et deviennent aussitôt un livre-culte que les poètes se passent.
L’art de ne pas insister
Sa qualité est un refus. Il ne développe pas, il ne conclut pas, il ne commente jamais. Un vin, une femme, un pays, et c’est fini — le poème s’arrête au moment précis où un autre poète commencerait à expliquer.
Ô mer, toi que je sens frémir
À travers la nuit creuse,
Comme le sein d’une amoureuse
Qui ne peut pas dormir ;
Cette rapidité passe pour de la désinvolture. C’est le contraire : chaque contrerime a été retravaillée pendant des années, sur des carnets, dans des versions successives. Il a mis vingt ans à ne pas écrire un gros livre.
Guéthary
Malade, ruiné par ses propres dépenses, il se retire au Pays basque en 1912, à Guéthary, avec sa femme. Il y meurt en 1920, à cinquante-trois ans, quelques mois avant que son livre ne paraisse.
Il n’a donc jamais su qu’il avait réussi.
Choix de textes
- Un Jurançon 93 — Un vin, une femme, un pays. La contrerime dans son état le plus pur.
- Ô mer, toi que je sens frémir — Le poème s’arrête là où un autre commencerait à expliquer.
- Nous bûmes tout le jour, un autre — et, le suivant — Trois jours en un vers. Sa manière d’accélérer le temps.
- Le sable où nos pas ont crié, l’or, ni la gloire — Une énumération de ce qui ne compte pas. Il excellait à cela.
- Dans ce charnier d’amants qu’a dévorés la Chine — L’exotisme sans une once de complaisance, chez un homme qui avait voyagé.
- Quelquefois, après des ébats polis — « Polis » fait tout le travail. Un adjectif, et la scène bascule.
- Tant de travail, docteur, pour découvrir enfin — L’ironie médicale d’un homme qui savait de quoi il allait mourir.
- Quel pas sur le pavé boueux — Une rue de nuit, un bruit de pas, et rien d’expliqué.
- Carthame chatoyant, cinabre — Les mots rares pris pour leur couleur, comme des pigments.
- Si tu savais encor te lever de bonne heure — Un reproche tendre, et l’aveu qu’il ne le fait plus non plus.
Pour le lire
Les Contrerimes (1921, posthume) — son seul livre de poèmes, devenu aussitôt un livre-culte.
Mon amie Nane (1905) · La Jeune Fille verte (1918) — les romans.
Il est mort quelques mois avant la parution du livre qui l’a rendu célèbre.
Guillain Méjane























