
Charles Cros — L’inventeur du phonographe, qu’on n’a pas écouté

1842 — 1888
Dans ces cycles, si grands que l’âme s’en effraie,
L’impulsion première en mouvements voulus
S’exerce. Mais plus loin la Loi ne règne plus…
Sonnet métaphysique
En avril 1877, il dépose à l’Académie des sciences un pli cacheté décrivant un appareil capable d’enregistrer la voix et de la restituer. Il l’appelle le paléophone. Faute d’argent, il ne le construit pas. Huit mois plus tard, Edison présente le phonographe.
Charles Cros a passé sa vie à trouver avant les autres et à n’être écouté par personne — les procédés de photographie en couleurs, le télégraphe automatique, et une poésie qui n’a été comprise qu’au XXe siècle. Le titre de ce portrait n’est pas une image : c’est la description exacte d’une vie.
Un savant chez les poètes
Fils d’un docteur en droit qui lui donne toute son instruction à la maison, il sait à vingt ans l’hébreu et le sanskrit, enseigne aux sourds-muets, fait de la chimie. Puis il tombe dans le Paris des Vilains Bonshommes et des Zutistes, aux côtés de Verlaine et de Rimbaud.
Sa poésie porte la marque de cette double vie. Le « Sonnet métaphysique » est un poème d’astrophysique : des cycles trop grands pour l’âme, une nébuleuse déchirée comme au hasard, une loi qui cesse de régner passé une certaine distance. Personne n’écrivait cela en 1873.
Le hareng saur
Et puis il y a l’autre versant, qui l’a rendu célèbre dans les cabarets : le monologue absurde. « Le hareng saur » raconte, avec une obstination de comptine, un homme qui pose une échelle contre un mur pour y accrocher un poisson séché.
Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.
La répétition triple, l’absence totale de motif, la gravité du ton : cela ressemble à s’y méprendre à ce que feront les surréalistes quarante ans plus tard, et à ce que fait Tardieu cinquante ans après. Il l’a écrit pour amuser un enfant.
Quarante-cinq ans
Il est mort en 1888, à quarante-cinq ans, ruiné, alcoolique, sans avoir touché un centime de ses inventions. Un seul livre de son vivant, Le Coffret de santal ; l’autre, Le Collier de griffes, a paru vingt ans après sa mort.
Son « Testament » commence par une hypothèse — si mon âme claire s’éteint comme une lampe sans pétrole — et la suite est à l’avenant : lucide, drôle, et sans une plainte.
Choix de textes
- Le hareng saur — Un mur, une échelle, un poisson séché. Le surréalisme quarante ans avant, pour amuser un enfant.
- Sonnet métaphysique — Un poème d’astrophysique écrit en 1873. Personne d’autre ne faisait cela.
- Testament — « Si mon âme claire s’éteint comme une lampe sans pétrole. » Lucide et sans une plainte.
- Cœur simple — Le Cros tendre, celui qu’on oublie derrière l’inventeur et le fantaisiste.
- Sultanerie — L’orientalisme pris comme un jeu de forme, sans y croire une seconde.
- Chant éthiopien — Un exercice de rythme sur un rythme d’ailleurs.
- Déserteuses — Les femmes qui s’en vont, traitées sans rancune ni pathos.
- Malgré tout — Un titre qui pourrait résumer sa vie entière.
- Tant pis pour la vertu… — Le ton du Chat Noir, où il faisait rire tout Paris.
- Il y a la fleur, il y a la femme… — L’énumération comme forme, procédé qu’il a poussé très loin.
Pour le lire
Le Coffret de santal (1873) — le seul livre paru de son vivant.
Le Collier de griffes (1908, posthume) — vingt ans après sa mort.
Le prix Charles-Cros, qui récompense chaque année les disques, porte son nom : c’est la réparation qu’on a trouvée.
Guillain Méjane























