
Jules Laforgue — Vingt-sept ans, et tout le siècle à venir

1860 — 1887
Blocus sentimental ! Messageries du Levant !…
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !…
L’hiver qui vient
Trois vers, et la poésie française change d’époque. Le ton de la conversation, l’exclamation qui n’appelle pas de réponse, les points de suspension, le mélange du sentiment et du bulletin météo — tout ce que le XXe siècle croira inventer est là, en 1886, chez un garçon de vingt-six ans qui va mourir l’année suivante.
Montevideo, Tarbes, Berlin
Né à Montevideo en 1860 d’un père français employé de banque, ramené en France enfant, élevé à Tarbes puis à Paris, orphelin de mère à seize ans. À vingt et un ans, il devient lecteur de l’impératrice Augusta à Berlin : cinq années à lire le journal à voix haute à une vieille dame, dans une cour allemande, pour un très bon salaire.
C’est là qu’il écrit l’essentiel. La cour lui laisse un temps considérable et une position d’observation parfaite : à l’intérieur et complètement à l’extérieur.
Les Complaintes
Son premier livre, en 1885, s’appelle Les Complaintes — le mot désigne les chansons de rue qu’on vendait sur les foires, avec leurs refrains et leurs faits divers. Il prend cette forme populaire et y verse tout : la philosophie allemande, l’astronomie, l’inconscient, les pianos des quartiers aisés, la Lune traitée en Cendrillon.
Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
L’ironie y est constante et jamais méchante. Elle sert à dire les choses graves sans le costume du grave — invention majeure, dont vivront T. S. Eliot, qui l’a lu et copié, et à travers lui toute la poésie de langue anglaise.
Vingt-sept ans
Il rentre à Paris, se marie, tombe malade. La tuberculose l’emporte en août 1887, à vingt-sept ans, quelques mois avant sa femme. Derniers vers, où se trouve « L’hiver qui vient », paraît après sa mort.
Il y a peu de morts aussi coûteuses dans l’histoire de la poésie française. Il n’a pas eu le temps d’être compris de son vivant, et il a fallu que des Américains le lisent pour qu’on comprenne, chez lui, ce qu’on avait perdu.
Choix de textes
- L’hiver qui vient — « Blocus sentimental ! Messageries du Levant ! » Le poème qui ouvre le XXe siècle.
- Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés — Les jeunes filles derrière les fenêtres, et ce qu’on n’ose pas leur demander.
- Complainte de cette bonne Lune — La Lune en Cendrillon, sur l’air d’une ronde enfantine.
- Complainte de l’Automne monotone — Le titre annonce l’ennui, le poème l’organise en musique.
- Complainte propitiatoire à l’Inconscient — Une prière adressée à l’inconscient — avant Freud, et sans le savoir.
- Complainte-Placet de Faust fils — Faust rejoué en chanson de rue. Toute sa méthode en un titre.
- Complainte sur certains temps déplacés — La météo et le chagrin dans la même phrase, ce qui était neuf.
- Fantaisie — Le premier Laforgue, avant l’invention de la complainte.
- Guitare — Une pièce brève où l’oreille prend tout.
- Avant-dernier mot — Le titre est de lui, et il est mort avant le dernier.
Pour le lire
Les Complaintes (1885) — la chanson de rue chargée de philosophie allemande.
L’Imitation de Notre-Dame la Lune (1886) · Derniers vers (1890, posthume) — où se trouve « L’hiver qui vient ».
T. S. Eliot a reconnu tout devoir à ce livre. La poésie de langue anglaise en est en partie sortie.
Guillain Méjane























