
Tristan Derème — Celui qui a fait de la légèreté un métier

1889 — 1941
Les fraises dans le plat de blanche porcelaine
Gardent la fraîche odeur de l’aube sur la plaine,
Des branches, de la mousse et des sources glacées
Les fraises dans le plat de blanche porcelaine
Des fraises dans un plat blanc. Voilà le sujet, et il est traité avec le sérieux qu’on met d’ordinaire aux grandes choses — parce que pour Derème il n’y a pas de grandes choses, il n’y a que des choses bien ou mal regardées.
L’école fantaisiste
Vers 1912, quelques jeunes gens décident que le symbolisme a assez duré et qu’on peut de nouveau sourire en vers. Ils s’appellent Derème, Toulet, Carco, Pellerin ; on les nomme les fantaisistes, et Derème en sera le théoricien.
Le programme est simple et redoutable : garder l’alexandrin, garder la rime, et y faire entrer la conversation, l’ironie, le détail domestique, le brusque changement de sujet. « Délaissons, s’il te plaît, Baruch de Spinoza » — voilà comment on commence un poème quand on est fantaisiste.
Le sérieux du léger
L’ennui, avec la légèreté, c’est qu’on la prend pour de la facilité. Derème a payé cela d’un oubli à peu près complet, et c’est injuste : sa versification est d’une précision extrême, et ses meilleurs poèmes tiennent sur une rupture de ton placée à la syllabe près.
Il faut aussi entendre ce qu’il y a dessous. « Maintenant que tes yeux sont clos et que ta voix… », « À quoi bon te chercher, gloire, vieille étiquette » : la mélancolie est constante, simplement elle refuse de se plaindre. C’est une politesse, pas une absence.
Le Béarnais
Né à Marmande en 1889, béarnais d’adoption comme Jammes, il a passé sa vie entre le Sud-Ouest et Paris, écrivant aussi des proses charmantes sur la poésie elle-même. Il est mort en 1941, à cinquante-deux ans.
Le Vagabond en garde plus de cent cinquante pièces — probablement le plus grand ensemble accessible aujourd’hui d’un poète que plus aucune maison ne réédite.
Choix de textes
- Les fraises dans le plat de blanche porcelaine — Des fraises, un plat blanc, et le sérieux qu’on met aux grandes choses.
- Délaissons, s’il te plaît, Baruch de Spinoza — Voilà comment on ouvre un poème quand on est fantaisiste.
- Tu n’aimes pas les vers, car tu es belle et dis — L’ironie amoureuse, tenue sur douze pieds sans jamais forcer.
- Maintenant que tes yeux sont clos et que ta voix — La mélancolie sous la légèreté. Elle refuse de se plaindre, elle ne s’absente pas.
- Six heures tombent de l’horloge — Une heure qui tombe comme un objet. Le détail domestique élevé au rang de sujet.
- J’ai mis des fleurs autour de ma flûte mélancolique — Son art poétique, énoncé sans en avoir l’air.
- À quoi bon te chercher, gloire, vieille étiquette — Il a été servi : plus aucune maison ne le réédite.
- Girouette, tu peux crier sur les ardoises — Une adresse à un objet, forme qu’il affectionnait.
- La porte du jardin donne sur la ruelle — Un premier vers qui pose un décor entier, et rien de plus.
- Rouges coquelicots que le soir amoncelle — La couleur d’abord, le sentiment après — s’il vient.
Pour le lire
La Verdure dorée (1922) — son livre le plus connu, et le manifeste discret du fantaisisme.
Le Poème des chimères étranglées (1907) · La Flûte fleurie (1913).
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























