
À Salmon Macrin – Joachim Du Bellay

Tableau : Gondoles, Arthur Bowen Davies
Tovt ce, qui prent naissance,
Est perissablɇ außi.
L’indomtable puissance
Du sort, le veult ainsi.
Les fleurs, & la peinture
De la ieune saison
Montrent de la Nature
L’inconstante raison.
La roze iournaliere
Mesure son vermeil
A l’ardente carriere
Du renaissant soleil.
La beauté composée
Pour fletrir quelque fois,
Ressemblɇ à la rosée,
Qui tumbɇ au plus doux mois.
La gracɇ, & la faconde,
Et la force du corps
De Nature feconde
Sont les riches thesors.
Mais il fault que lon meure,
Et l’homme ne peult pas
Tarder de demyheure
Le ieur de son trepas.
Ou est l’honneur de Grece,
L’epousɇ au fin Gregeois,
Et la chaste Lucrece,
Banissement des Rois ?
L’aueuglɇ archer surmonte
Les hommes, & les Dieux :
Et la Chasteté domte
L’Amour audacieux.
La Parque depiteuse
De voir l’honnesteté,
De sa dextrɇ hideuse
Domte la Chasteté.
Et puis la Renommée
Par le diuin effort
D’vne plumɇ animée
Triomphe de la Mort.
La Renomméɇ encore
Tombɇ en l’obscur seiour,
Le Temps, qui tout deuore,
La surmontɇ à son tour.
L’An, qui en soy retourne,
Court en infinité.
Rien ferme ne seiourne,
Que la Diuinité.
La constancɇ immuable
De ta douce moitié,
Sa chasteté louable,
Son ardentɇ amitié,
O Macrin ! n’ont eu force
Contre la fiere Loy,
Qui a faict le diuorce
De ta femmɇ, & de toy.
La Mort blesme d’enuie
En la venant saisir,
A troublé de ta vie
Le plus heureux plaisir.
Si as-tu la vengence
En ta main, bien à poinct,
Pour donner allegence
A l’ennuy qui te poingt.
Commandɇ à la Memoire,
Espendrɇ en l’vniuers
De Gelonis la gloire,
Ornement de tes vers.
L’ambicieuse pompe
Du funebrɇ appareil
Si bien que toy, ne trompe
L’obliuieux Sommeil.
Quand la douleur trop forte
D’vnɇ amoureusɇ erreur
Voudroit fermer la porte
A ta douce fureur,
Ma Muse, ta voisine
Deffendra que l’oubli
Du bruit ne s’ensaisine,
Que tu as ennobli.
Si ton amour expresse
N’a sauué Gelonis,
L’amoureuse Déesse
Perdit bien Adonis.
Sus donc, & qu’on essuye
Les pleurs & le souci,
Le beau temps, & la pluye
S’entresuyuent ainsi.
Celuy, qui bien accorde
De la Lire le son,
Cherche plus d’vne corde,
Et plus d’vne chanson.
Cuydes-tu par ta plainte
Souleuer vn tombeau,
Et d’vne viɇ eteinte
R’allumer le flambeau ?
Ton dueil peu secourable
Ne desaigrira pas
Le Iugɇ inexorable,
Qui preside la bas.
La harpe tracienne,
Qui commandoit aux bois,
Außi bien que la tienne
Lamenta quelque fois.
Son pitoyablɇ office
Aux enfers penetra,
Ou sa cherɇ Euridice
En vain ellɇ impetra.
Macrin, ta douce Lire,
La mignonne des Dieux,
Ne peult surmonte l’ire
Du sort iniurieux.
Il fauli, que chacun passe
En l’eternelle nuit,
La Mort, qui nous menasse,
Comme l’ombre, nous suit.
Le Temps qui tousiours vire,
Riant de noz ennuiz,
Bande son arc qui tire
Et noz iours, & noz nuiz.
Ses fleches empennées
De Siecles reuoluz
Emportent noz années,
Qui ne retournent plus.
N’auance donc le terme
De tes iours limitez.
La vertu, qui est ferme
Fuit les extremitez.
Trop, & trop tost la Parque
T’enuoir a prisonnier
Dedans l’auare Braque
Du vieillard Nautonnier.
Adonc ira ton âme
Sa moitié retrouuer,
Pour ta premiere flâme
Encores eprouuer.
L’Amour ta douce peine,
T’ouurira le pourpris,
Ou la Mort guidɇ, & meine
Les amoureux espris.
La, sous le sainct ombrage
Des Myrtes verdoyans
S’appaisera l’orage
De tes yeux larmoyans.
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