À Salmon Macrin – Joachim Du Bellay
Tovt ce, qui prent naiſſance,
Eſt periſſablɇ außi.
L’indomtable puiſſance
Du ſort, le veult ainſi.
Les fleurs, & la peinture
De la ieune ſaiſon
Montrent de la Nature
L’inconstante raiſon.
La roze iournaliere
Meſure ſon vermeil
A l’ardente carriere
Du renaiſſant ſoleil.
La beauté compoſée
Pour fletrir quelque fois,
Reſſemblɇ à la roſée,
Qui tumbɇ au plus doux mois.
La gracɇ, & la faconde,
Et la force du corps
De Nature feconde
Sont les riches theſors.
Mais il fault que lon meure,
Et l’homme ne peult pas
Tarder de demyheure
Le ieur de ſon trepas.
Ou eſt l’honneur de Grece,
L’epouſɇ au fin Gregeois,
Et la chaste Lucrece,
Baniſſement des Rois ?
L’aueuglɇ archer ſurmonte
Les hommes, & les Dieux :
Et la Chasteté domte
L’Amour audacieux.
La Parque depiteuſe
De voir l’honnesteté,
De ſa dextrɇ hideuſe
Domte la Chasteté.
Et puis la Renommée
Par le diuin effort
D’vne plumɇ animée
Triomphe de la Mort.
La Renomméɇ encore
Tombɇ en l’obſcur ſeiour,
Le Temps, qui tout deuore,
La ſurmontɇ à ſon tour.
L’An, qui en ſoy retourne,
Court en infinité.
Rien ferme ne ſeiourne,
Que la Diuinité.
La constancɇ immuable
De ta douce moitié,
Sa chasteté louable,
Son ardentɇ amitié,
O Macrin ! n’ont eu force
Contre la fiere Loy,
Qui a faict le diuorce
De ta femmɇ, & de toy.
La Mort bleſme d’enuie
En la venant ſaiſir,
A troublé de ta vie
Le plus heureux plaiſir.
Si as-tu la vengence
En ta main, bien à poinct,
Pour donner allegence
A l’ennuy qui te poingt.
Commandɇ à la Memoire,
Espendrɇ en l’vniuers
De Gelonis la gloire,
Ornement de tes vers.
L’ambicieuſe pompe
Du funebrɇ appareil
Si bien que toy, ne trompe
L’obliuieux Sommeil.
Quand la douleur trop forte
D’vnɇ amoureuſɇ erreur
Voudroit fermer la porte
A ta douce fureur,
Ma Muſe, ta voiſine
Deffendra que l’oubli
Du bruit ne s’enſaiſine,
Que tu as ennobli.
Si ton amour expreſſe
N’a ſauué Gelonis,
L’amoureuſe Déeſſe
Perdit bien Adonis.
Sus donc, & qu’on eſſuye
Les pleurs & le ſouci,
Le beau temps, & la pluye
S’entreſuyuent ainſi.
Celuy, qui bien accorde
De la Lire le ſon,
Cherche plus d’vne corde,
Et plus d’vne chanſon.
Cuydes-tu par ta plainte
Souleuer vn tombeau,
Et d’vne viɇ eteinte
R’allumer le flambeau ?
Ton dueil peu ſecourable
Ne deſaigrira pas
Le Iugɇ inexorable,
Qui preſide la bas.
La harpe tracienne,
Qui commandoit aux bois,
Außi bien que la tienne
Lamenta quelque fois.
Son pitoyablɇ office
Aux enfers penetra,
Ou ſa cherɇ Euridice
En vain ellɇ impetra.
Macrin, ta douce Lire,
La mignonne des Dieux,
Ne peult ſurmonte l’ire
Du ſort iniurieux.
Il fauli, que chacun paſſe
En l’eternelle nuit,
La Mort, qui nous menaſſe,
Comme l’ombre, nous ſuit.
Le Temps qui touſiours vire,
Riant de noz ennuiz,
Bande ſon arc qui tire
Et noz iours, & noz nuiz.
Ses fleches empennées
De Siecles reuoluz
Emportent noz années,
Qui ne retournent plus.
N’auance donc le terme
De tes iours limitez.
La vertu, qui eſt ferme
Fuit les extremitez.
Trop, & trop toſt la Parque
T’enuoir a priſonnier
Dedans l’auare Braque
Du vieillard Nautonnier.
Adonc ira ton âme
Sa moitié retrouuer,
Pour ta premiere flâme
Encores eprouuer.
L’Amour ta douce peine,
T’ouurira le pourpris,
Ou la Mort guidɇ, & meine
Les amoureux espris.
La, ſous le ſainct ombrage
Des Myrtes verdoyans
S’appaiſera l’orage
De tes yeux larmoyans.