
Thaïs – Pierre Quillard

A Henri de Manneville.
I
Alexandros, l’épique enfant de Zeus Ammon,
Mange et boit et s’enivre après la ville prise
Dans le palais taillé dans le marbre et le mont;
Et les hommes-lions, sculptés de pierre grise,
Inutiles gardiens des murs et du trésor,
Regardent le héros boire aux coupes qu’il brise,
Cependant que la fauve avalanche de l’or
Splendidement s’abat sur la massive table
Comme un grand oiseau roux au fulgurant essor,
La rauque orgie et la clameur épouvantable
Hurlent et le troupeau des Hellènes vainqueurs
Mugit: tels les taureaux dans la nocturne étable;
Et parmi les péans discordants et les choeurs,
Et les parfums de la Sabée et le cinname,
Et la vapeur des vins et des chaudes liqueurs,
La torche en main, Thaïs, la bacchante qui clame,
La courtisane blanche et droite comme un lys
Revêt de pourpre ardente et couronne de flamme
La ville antique aux toits d’argent, Persépolis.
II
O ville, amas ancien de rêve et de superbe,
Dressée en moi sur tes inébranlables fûts,
Qui te rabaissera jusqu’au niveau de l’herbe?
Monceau de souvenirs étranges et confus,
Peuple mystérieux de muettes images,
Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus?
Qui chassera de moi les rites et les mages
Et sur les noirs débris du temple renversé
Fera monter des cris d’oiseaux et de ramages?
Quelle torche, ô mon coeur, sur ton marbre glacé
Etendra des lueurs sanglantes et sur l’âme
Lâchement assoupie et sur l’esprit lassé
Dardera la splendeur de ses langues de flamme?






















