
Le gouverneur de la maison – Charles d’Orléans

Le gouverneur de la maison
Qui Passetemps se fait nommer,
Me dist: Amy, ceste saison
Vous plaist il ceans sejourner?
Je respondy qu’à brief parler,
Se lui plaisoit ma compaignie,
Content estoye de passer
Avecques lui, toute ma vie.
Et lui racontay l’achoison
Qui me fist Amour delaisser;
Il me dist qu’avoye raison,
Quant eut veu ma quictance au cler,
Que je lui baillay à garder.
Aussi de ce me remercie
Que je vouloye demourer
Avecques lui, toute ma vie.
Le lendemain lectres foison
A Confort baillay à porter,
D’umble recommandation,
Et le renvoyay sans tarder
Vers Amour, pour lui raconter
Que Passetemps, à chiere lye,
M’a voit receu pour reposer
Avecques lui, toute ma vie.
A TRES NOBLE, HAULT ET PUISSANT SEIGNEUR
AMOUR, PRINCE DE MONDAINE DOULCEUR.
Tres excellent, tres hault et noble Prince,
Tres puissant Roy en chascune province,
Si humblement que se peut serviteur
Recommander à son maistre et seigneur,
Me recommande à vous, tant que je puis,
Et vous plaise savoir que toujours suis
Tres desirant oir souvent nouvelles
De vostre estat, que Dieu doint estre telles,
Et si bonnes, comme je le desire,
Plus que ne scay raconter ou escrire;
Dont vous suppli que me faictes sentir
Par tous venans, s’il vous vient à plaisir,
Car d’en oir en bien, et en honneur,
Ce me sera parfaicte joye au cueur;
Et s’il plaisoit à vostre seigneurie
Vouloir oir, par sa grant courtoisie,
De mon estat; je suis en tres bon point,
Joyeux de cueur, car soussy n’ay je point,
Et Passetemps, ou lieu de Nonchaloir,
M’a retenu pour avec lui manoir
Et sejourner, tant comme me plaira,
Jusques à tant que Vieillesse vendra;
Car lors fauldra qu’avec elle m’en voise
Finer mes jours; ce penser fort me poise
Dessus le cueur, quant j’en ai souvenance,
Mais, Dieu mercy, loing suis de sa puissance,
Presentement je ne la crains en riens,
N’en son dangier aucunement me tiens.
En oultre plus, saichez que vous renvoye
Confort, qui m’a conduit la droicte voye
Vers Nonchaloir, dont je vous remercie
De sa bonne, joyeuse compaignie,
En ce fait, à vostre commandement,
De bon vouloir et tres soingneusement,
Auquel vueilliez donner foy et fiance,
En ce que lui ay chargié en creance,
De vous dire plus pleinement de bouche;
Vous suppliant qu’en tout ce qui me touche,
Bien à loisir, le vueilliez escouter,
Et vous plaise me vouloir pardonner
Se je n’escris devers vostre Excellence,
Comme je doy, en telle reverence
Qu’il appartient, car c’est par non savoir
Qui destourbe d’acomplir mon vouloir.
En oultre plus, vous requerant mercy,
Je cognois bien que grandement failly,
Quant me party derrainement de vous,
Car j’estoye si rempli de courrous
Que je ne peu ung mot à vous parler,
Ne mon congié, au partir, demander;
Avecques ce, humblement vous mercie
Des biens qu’ay euz soubz vostre seigneurie.
Autre chose n’escris, quant à present,
Fors que je pry à Dieu, le tout puissant,
Qu’il vous octroit honneur et longue vie,
Et que puissiez tousjours la compaignie
De faulx Dangier surmonter, et deffaire,
Qui en tous temps vous a esté contraire.
Escript ce jour troisiesme vers le soir,
En Novembre ou lieu de Nonchaloir.
Le Bien vostre CHARLES DUC D’ORLÉANS
Qui jadis fut l’un de voz vrays servans.























