
Ouvriers – Arthur Rimbaud

Ô cette chaude matinée de février! Le Sud inopportun vint relever nos
souvenirs d’indigents absurdes, notre jeune misère.
Henrika avait une jupe de coton à carreaux blanc et brun, qui a dû être
portée au siècle dernier, un bonnet à rubans et un foulard de soie.
C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la
banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les
vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.
Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une
flache laissée par l’inondation du mois précédent à un sentier assez
haut, elle me fit remarquer de très petits poissons.
La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très
loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le
ciel, et les ombrages! Le Sud me rappelait les misérables incidents
de mon enfance, mes désespoirs d’été, l’horrible quantité de force
et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non! nous ne
passerons pas l’été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que
des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une
chère image.
* * *
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits,
ceux-là boudés, d’autres descendant en obliquant en angles sur les
premiers; et ces figures se renouvelant dans les autres circuits
éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives,
chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces
ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts,
des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et
filent; des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge,
peut-être d’autres costumes et des instrumnets de musique. Sont-ce
des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants
d’hymnes publics? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer.
Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.























