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Monseigneur, – Jean de La Fontaine

Monseigneur, – Jean de La Fontaine

Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus
glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que
vous faites paroître dans toutes choses au delà d’un âge où à peine les
autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus
d’éclat: tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de
vous plaire, m’a obligé de vous présenter un ouvrage dont l’original
a été l’admiration de tous les siècles, aussi bien que celle de tous
les sages. Vous m’avez même ordonné de continuer; et, si vous me
permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable,
et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde.
Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon, ni les Muses, ni
aucune des divinités du Parnasse: elles se rencontrent toutes dans
les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de
bien juger les ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle
de connoître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d’Ésope
sont une ample matière pour ces talents, elles embrassent toutes
sortes d’événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement
une manière d’histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses
de peu d’importance que ces sujets: les animaux sont les précepteurs
des hommes dans mon ouvrage. Je ne m’étendrai pas davantage là-dessus:
vous voyez mieux que moi le profit qu’on en peut tirer. Si vous vous
connoissez maintenant en orateurs et en poëtes, vous vous connoîtrez
encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux
d’armée; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu’au
mérite des actions. Je ne suis pas d’un âge à espérer d’en être témoin.
Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L’envie
de vous plaire me tiendra lieu d’une imagination que les ans ont
affoiblie: quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans
ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y pussiez trouver des louanges
dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples
et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à
ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher,
et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent
souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut
mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourroit
dire, à meilleur titre qu’on ne l’a dit d’Alexandre, qu’il va tenir
les états de l’univers, en obligeant les ministres de tant de princes
de s’assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse
à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles: je les
laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec le plus
profond respect,

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