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Monseigneur de Paphos – Albert Giraud

Monseigneur de Paphos – Albert Giraud

Primat de Chypre, prince-évêque d’Amathonte,
Patrice de Byzance à la crosse d’orgueil,
Sous les plis féminins de sa robe de honte,
Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil

Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
Au souffle d’éventails de pourpre, regardé
Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
Versent de l’or qui brûle et du soleil fardé,

Et dans ce lier décor de rubis et de laves
Qu’exaspère un désir d’être plus rouge encor,
Écoute, loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
Sangloter et saigner des fanfares de cor.

Mais lui, le bel évêque, est morose : il repousse
D’un geste las l’enfant de chœur Hélianthus
Qui sucre de parfums sa longue toison rousse ;
Et son masque, où la fièvre allume ses cactus,

Ses regards, éperviers pour des chasses mauvaises,
Et ses lèvres de ruse aux baisers chauds et frais
Mêlant sous leur duvet des braises et des fraises,
Et ses savantes mains pleines de chers secrets,

Tout son être alangui chante l’ennui de vivre.
Il n’a rien inventé, rien, pas même un plaisir :
La vie aventureuse est bête comme un livre.
Tout ment, et plus de proie aux loups de son désir

Qui lui lèchent le cœur avec leurs langues rouges,
Et n’étant point repus, le rongent lentement.
Mais les marins du port sont heureux dans leurs bouges !
Lassé d’être l’amour, lassé d’être l’amant,

Sous le rêve glacé de la lune aux yeux fixes,
Hier il a fait danser un ballet d’enfançons
Figurant des Sylvains, des Faunes et des Nixes,
Et se dissimulant derrière les buissons,

Sur les jeunes acteurs de ces tendres églogues,
Au signal d’un sauvage et strident hallali,
Il a soudain, chasseur cruel, lâché ses dogues,
Et le sang triomphal vers la lune a jailli !

Puis, trempant son esprit dans la splendeur des flammes,
Il a fait brûler hier, aux stèles du palais,
Enduites de résine et de poix, deux cents femmes ;
Et dans sa chaise, entre ses menins violets,

Pendant que des castrats, de leurs voix langoureuses,
Célébraient son éloge en sonnets indolents,
Il a passé, Dieu pâle, avec ses amoureuses,
Sous les gestes de feu de ces flambeaux hurlants.

Mais ni cet hallali, ni la fête romaine,
N’ont caressé sa chair ni flatté son cerveau.
En vain, lustrant ses yeux à la souffrance humaine,
Il en a fait surgir un poème nouveau,

Il se sent, force altière, ardeur inassouvie,
Trahi par la luxure et par la cruauté.
Pourtant, le monde est beau : tout célèbre la vie.
Des houles de parfums, des fleuves de clarté

Apportent puissamment sur des océans roses,
Au soleil palpitant comme un cœur orageux,
Des varechs d’hyacinthe et des îles de roses
Qu’effare un vol royal de grands cygnes neigeux.

Des Héliopolis de mensonge et de rêve
Croulent aux gouffres d’or de l’horizon charnel
La poitrine du soir se gonfle et se soulève,
Et l’amour de la terre ensanglante le ciel.

Mais l’évêque frissonne et détourne la tête.
L’horizon radieux, triste comme un festin,
Et ces villes de gloire et ces brasiers en fête,
Où s’amasse l’horreur de son âpre destin,

L’accablent lentement d’une angoisse infinie.
Monseigneur de Paphos devine que le sort,
Dans sa voluptueuse et féroce ironie,
Le condamne au tourment d’aimer jusqu’à la mort.

En vain le bel évêque épouvanté se dresse,
Et, lugubre, discute avec le destin noir,
Le grand ciel sardonique et râlant de tendresse,
Implacable, lui tend les seins rouges du soir.

Alors, aux longs reflets des lourdes draperies,
Au souffle d’éventails de pourpre, regardé
Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
Mêlent de l’or qui brûle et du soleil fardé,

Primat de Chypre, prince-évêque d’Amathonte,
Devant l’inique arrêt de ce ciel triomphant,
Sous les plis féminins de sa robe de honte,
Monseigneur de Paphos pleure comme un enfant !

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