Lettre à M. l’abbé Casgrain (Paris, 30 avril 1877) – Octave Crémazie
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d’art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité ;
Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie,
Écho pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre esprit dans l’idéalité.
Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime
Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime,
C’est le ciel du pays, le village natal ;
Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse
Coula dans les transports d’une pure allégresse ;
Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,
Nous aimions à cueillir la rose et l’aubépine ;
Le clocher du vieux temple et sa voix argentine ;
Le vent de la forêt glissant sur les talus,
Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères
Et nous jette, au milieu de nos tristes misères,
Le parfum consolant de leurs nobles vertus.
Loin de son lieu natal, l’insensé qui s’exile,
Traîne son existence à lui-même inutile.
Son cœur est sans amour, sa vie est sans plaisirs.
Jamais, pour consoler sa morne rêverie,
Il n’a devant les yeux le ciel de la patrie
Et le sol sous ses pas n’a point de souvenirs
…Sur ma tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.