
Octave Crémazie — Le père de la poésie québécoise, mort en exil sous un faux nom

1827 — 1879
Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux
Où seuls, abandonnés par la France leur mère,
Nos aïeux défendaient son nom victorieux
Et voyaient devant eux fuir l’armée étrangère ?
Le Drapeau de Carillon
En 1858, un libraire de Québec publie ce poème sur la bataille de Carillon. Le Canada français l’apprend par cœur en quelques mois. Pour la première fois, un peuple s’entend nommer par un de ses poètes.
Sept ans plus tard, le même homme fuyait son pays sous le nom de Jules Fontaine, poursuivi pour faux en écriture de commerce.
La librairie
Sa boutique de la rue de la Fabrique était le quartier général de tout ce qui écrivait à Québec. On y débattait, on y lisait la France, on y a fondé une littérature — l’École patriotique de Québec, c’est cette arrière-boutique.
Et elle a fait faillite. Pour la sauver, il a signé de faux billets. En novembre 1862, il s’embarque pour la France et n’en reviendra jamais.
Seize ans de rien
Le Havre, Bordeaux, Paris pendant le siège de 1870 — il en a laissé un journal d’assiégé qui est le meilleur de sa prose. Il vit de petits emplois, sous un faux nom, sans revoir personne.
Il n’écrit presque plus de vers. En revanche, il envoie à l’abbé Casgrain, resté à Québec, des lettres où il réfléchit à ce qu’une littérature canadienne pourrait être — et il y dit une chose que personne n’osait : que le Canada français n’aura pas de grande littérature tant qu’il écrira en imitant Paris.
Le Vagabond garde ces lettres. C’est de la critique, pas de la poésie, et c’est ce qu’il a écrit de plus fort.
Le Havre, 1879
Il y meurt à cinquante-deux ans, seul, toujours sous le nom de Jules Fontaine. Son pays lui a fait des funérailles nationales quarante ans plus tard, en rapatriant ses restes.
Ses vers patriotiques ont beaucoup vieilli — la France mère, le drapeau, le vieux soldat. Il faut les lire quand même, parce qu’ils ont fait exister une voix là où il n’y en avait pas, et parce que l’homme qui les a écrits savait déjà, en les écrivant, que ce n’était pas assez.
Choix de textes
- Le Drapeau de Carillon — Le poème que tout un peuple a appris par cœur en 1858.
- Le Vieux Soldat canadien — Le père attend un fils qui ne reviendra pas. La France non plus.
- Lettre à M. l’abbé Casgrain, 29 janvier 1867 — De la critique, pas des vers — et ce qu’il a écrit de plus fort.
- Lettre à M. l’abbé Casgrain, 1er mai 1870 — L’exilé continue de penser la littérature d’un pays qu’il ne reverra pas.
- Les Morts — Son meilleur poème, et le moins patriotique de tous.
- Le Canada — Le pays nommé directement. C’était neuf.
- Envoi aux marins de la Capricieuse — 1855 : le premier navire français à Québec depuis la Conquête.
- Sur les ruines de Sébastopol — La guerre de Crimée vue de Québec, à six mille kilomètres.
- La Fiancée du marin — Une légende du pays, la forme qu’il cherchait.
- Le Chant des voyageurs — Les coureurs des bois, sujet proprement canadien.
Pour le lire
Le Drapeau de Carillon (1858) — le poème fondateur de la poésie canadienne-française.
Journal du siège de Paris (1870-1871) — le meilleur de sa prose.
Sa correspondance avec l’abbé Casgrain, réunie ici en partie : la première réflexion sur ce que pourrait être une littérature du Canada français.
Guillain Méjane























