
Vieille guitare – Albert Mérat

Dans l’estaminet délétère
Où, durant les soirs de printemps,
Ils vont fumer leur pipe en terre
Au nez des filles de vingt ans ;
Au milieu de la joie unique
Des calembours par à peu près,
Invention mélancolique
De l’esprit bête, bête exprès ;
Quand le gaz brillant, mais livide,
Peintre trop consciencieux,
Sur chaque front met une ride,
Et met du bistre sous les yeux ;
Dans cette débauche mesquine,
Sans couleur et sans dignité,
Qui commence et qui se termine
Par un gros rire sans gaîté,
Entre le vieux chanteur bohème,
Au crâne luisant, au poil gris :
Il regarde le buveur blême,
L’air indulgent et point surpris.
Dans cette jeunesse énervée,
Le plus jeune, c’est le vieillard.
Il a la tournure achevée
D’un homme qui croit en son art.
L’art pour lui, c’est la chansonnette :
Car il aime à flatter les goûts
De mademoiselle Musette.
(Ô Musette, où donc êtes-vous ?)
Quand il va chanter à sa guise,
Sa main tire soigneusement
Du vieux fourreau de toile grise
Sa guitare, vieil instrument.
Il n’a pas la voix trop mauvaise :
Elle est basse avec des tons durs.
L’accompagnement suit à l’aise
En accords indigents mais sûrs.
La tête du vieux est charmante
De dédain bienveillant et bon :
Son âme douce, un peu dormante,
Ne vous donne tort ni raison.
Comme son œil bleu vous regarde,
Moite et vague, à demi fermé !
On sent qu’au fond du cœur il garde
Le souvenir qu’il fut aimé.
Vieillard serein, naïf artiste,
Douce cigale de l’hiver,
Allons, couvre leur gaîté triste,
Et chante-nous encore un air !






















