Sélectionner une page

Le désarmement des peuples – Jacques Ferny

Le désarmement des peuples – Jacques Ferny

Quand Nicolas, ce Tsar patriarcal,
Fit à l’Europ’ ce discours amical :
« Un coup que nous déposerions les armes
Pour goûter enfin la paix avec ses charmes ?…
— Ah ! voyons. Nicolas,
Dit Guillaum’ II, tu sais bien qu’je n’peux pas !
J’ai des uniformes
De toutes les formes ;
J’en ai de lancier
Et de cuirassier ;
J’en ai d’amiral
Et de général ;
Des rouges, des blancs,
Des mauves troublants ;
J’en ai mêm’ de verts
Pour écrire en vers,
Et d’un autre ton
Pour jouer du piston.
Même ils sont tout prêts.
Seul’ment, pour la paix,
Parmi tant et tant de pal’tots,
Je n’aurais rien à m’mettr su’l’dos ! »
Après, ce fut la Franc’ que ça vexa.
« Moi, désarmer ! Pens’s-tu ! qu’ell’ fit comm’ ça.
Qu’est-c’ qu’on m’donn’rait, si ’ou plaît , pour[qu’je l’débine,

À la plac’ de mon armée et d’ma marine ? »
L’Italie dit : « Voyez !
V’là la Franc’ qui veut encor m’ennuyer !
— Dès lors il est clair,
Dit le roi Humbert,
Que nous n’pouvons pas
Mettre fusil bas.
Et puis, c’est curieux,
Mais, quand on s’fait vieux,
On a des besoins
D’un tas d’petits soins
Et d’exactitude
Dans ses habitudes.
Depuis quelques mois
Déjà j’m’aperçois
Que ça n’va plus guère ;
Si on m’ôt’ la guerre,
Moi qu’ai l’habitud’ d’êtr’ vainqueur,
J’suis f… ichu, ça, ’y a pas d’erreur ! »
L’Espagne aussi refusa de marcher,
Et, redressant son feutre empanaché,
Ell’ dit : « De quoi ? La cheval’resque Espagne
Lâcherait son vieux matériel de campagne ?
Non ! vraiment je n’peux pas
Quitter ces fiers témoins de mes combats !
Canons glorieux,
Fusils des aïeux
Qui fir’nt un’ panade
Des Maur’s de Grenade !
Cuirassés qu’aima
Vasco de Gama !
Fidèles torpilles
Des rois de Castille !
Vieill’ poudre à canon
Des rois d’Aragon !
Gargousses si belles
Du temps d’Isabelle !
Obus étonnants
Du temps d’Ferdinand !
Sell’s de maroquin
Neuv’s sous Charles-Quint !…
Tous se trouveraient sans emploi ;
Car sur la terre ils n’ont plus qu’moi ! »
Seule, illico l’Angleterre prit feu.
On n’a jamais vu, faisons-en l’aveu,
Chez les plus chauds des peuples de la terre,
Un si beau feu que le feu de l’Angleterre ;
Non, jamais on n’a vu
Rein’ d’Angleterre avoir un si beau feu !
« Ouste ! s’écria
Cett’ Victoria,
Balfour, Chamberlain,
Voyez l’heur’ du train ;
Sautez dans un car,
Courez chez le Tsar ;
Devancez-y ces
Voleurs de Français ! »
Le Tsar, qui ne s’a-
ttendait pas à ça,
Fut très ennuyé,
N’eut que l’temps de crier :
« Voilà les Anglais !… Virginie !
Vite, serrez les colonies ! »
Puis il dit : « Bah ! c’est toujours un client ! »
Mais vain espoir d’un cœur trop confiant !
Tout ce beau feu s’éteignit, on l’devine,
Dès que l’on parla d’désarmer la marine.
Gagnée par ce refus,
La Suiss’dit : « Je n’la désarm’ pas non plus ! »
Le roi Léopold
Se montra très mol ;
Le roi d’Portugal
S’expliqua très mal ;
Et le p’tit Banquo,
Princ’ de Monaco,
Dit : « J’mourrai plutôt
Que d’rendr’ mes râteaux ! »
Le Tsar calcula :
« Il nous reste la
Républiqu’ d’Andorre ;
Espérons encore ! »
On la consulta.
Veine ! Elle accepta !…
C’est égal, à Saint-Pétersbourg,
Un moment on a craint un four !

Archives par mois