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Les voyageurs – Albert Mérat

Les voyageurs – Albert Mérat

La vieille Suisse toujours belle
Laisse faire, quand vient l’été,
Les voyageurs en ribambelle
Qui foulent sa virginité.

Les grandes montagnes austères
Où les vaillants sonnaient du cor
N’en restent pas moins solitaires,
Et semblent plus graves encor.

Elles dressent sur cette foule
Banale qui monte à leur dos
Leur front impassible, d’où coule
La fraîcheur des ravins pleins d’eaux.

Elles ne font pas même mine
De reconnaître le hasard
Qui fait qu’un rêveur y chemine
Ou bien un fauve montagnard.

Et pourtant bien des robes blanches
Ont caressé près des torrents
Les étamines et les branches,
Et les arbustes odorants.

Dans cette vive mosaïque,
Où se détache par instants
Le voile vert et prosaïque
Des Anglaises de dix-sept ans,

Étonnements des vieilles filles,
Passent d’exemplaires pasteurs
Conduisant ces longues familles,
Que la mode pousse aux hauteurs.

Tous les rêves et tous les âges !
Les poètes, les désœuvrés,
Et les sots qui font des images
Devant les sites consacrés.

D’où viennent-ils ? On se rencontre,
On se croise avec un bonjour ;
Le chemin brusque vous en montre
De nouveaux à chaque détour.

Toute la route en est semée :
Les uns dressent à l’horizon
Une silhouette animée
Que le soir grandit sans raison,

Tandis que d’autres, en arrière,
S’avancent pittoresquement,
Isolés, ou donnant carrière
À leur verve d’épanchement.

Elles étaient fières et brunes ;
Et pourtant, de blondes douceurs
À toutes deux étant communes,
On voyait qu’elles étaient sœurs.

L’une était beaucoup plus petite
Et chercheuse de mauvais pas ;
Elle aimait les chemins sans suite
Et par où l’on n’arrive pas.

L’autre, un peu grande, moins robuste,
Suivait. La petite, pliant
Les lignes fines de son buste,
La provoquait en souriant.

Mais celle qui semblait l’aînée,
Moins légère, avait à la main
Plus d’une fleurette glanée
À l’aventure du chemin.

Comprenaient-elles que dans l’ombre
Le jour, en s’endormant, allait
Éveiller les rêves sans nombre
Où déjà mon cœur s’envolait ?

Était-ce à l’âpre poésie
Des soleils couchants et des soirs
Qui font la neige cramoisie,
Qu’elles ouvraient leurs beaux yeux noirs ?

Qui sait ? elles songeaient peut-être,
N’en étant distraites par rien :
Car, il fallait le reconnaître,
Leurs robes leur allaient très-bien.

Pendant deux jours entiers de marche,
Elles coururent bravement
Près du père, un vieux patriarche
Qui les suivait comme un amant.

Vous ne savez pas quelle fête
De se retrouver le matin !
La connaissance est déjà faite,
Le lendemain n’est pas certain.

Quand elles s’en furent allées,
Après nous être dit adieu,
Ces hirondelles envolées
Laissèrent vide le ciel bleu.

Aujourd’hui, j’ai fait un voyage
Charmant dans les grandes forêts.
Les sapins avaient plus d’ombrage ;
L’air des pentes était plus frais.

Dès le réveil, et jusqu’à l’heure
Où l’œil du ciel se fut fermé,
J’ai fait ma route la meilleure
Dans un paysage embaumé.

C’est aussi que pour cette joie
J’avais près de moi, simplement,
Sous un petit chapeau de soie,
Un visage cher et charmant.

La lèvre bonne, mais hardie,
Elle avait un air que j’aimais ;
Des mines de biche étourdie
Qu’une Anglaise n’aura jamais.

On sentait la Parisienne
De la tête jusqu’au talon,
Et sa mise était bien la sienne
Quoique la mode y mît le ton.

Ses cheveux flottaient, comme un saule
Emmêle ses branches sur l’eau,
Et relevaient, près de l’épaule,
La blancheur fraîche de la peau.

Elle causait, disait des choses
Qui n’avaient qu’un rapport lointain
Avec les horizons tout roses
Et l’odeur vive du matin.

Au fond d’un creux qui se termine
À des arbres faisant rideau,
Elle hésita comme une hermine,
Ayant l’effroi des flaques d’eau.

Nous entendions chanter les merles,
Et sur les mousses du chemin
Le soleil pur buvait des perles
Dans les corolles de carmin.

Et le paysage farouche
Devant nous s’apaisait, sitôt
Qu’elle riait, ou que sa bouche
Mignonne s’ouvrait pour un mot.

Longtemps nous allâmes ensemble,
Et quand je lui donnai, le soir,
Un de ces longs baisers, où tremble
L’adieu qu’on prononce « au revoir »

C’était toi, toute la journée,
Qui t’étais permis de venir,
Capricieuse et pardonnée,
Voyager dans mon souvenir.

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