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La Journée d’une Cigale – Maurice Rollinat

La Journée d’une Cigale – Maurice Rollinat

La Cigale se perd
Dans la haie
Où rien encor n’effraie
Son corps vert.
À peine s’il fait clair :
Le jour seulement raie
L’oseraie
D’un éclair.

Elle assiste au réveil
De l’aurore.
Tout le ciel se décore,
Blanc vermeil,
D’un glacis de soleil ;
L’air bleuit et se dore,
Bien qu’encore
En sommeil.

Tout sort comme d’un puits
De la brume ;
Le sol moite qui fume,
L’onde — et puis,
Formes, couleurs et bruits,
Dans le val que parfume
L’amertume
De ses buis…

Elle, pour exciter
Les Cigales
Ses sœurs, moins matinales,
À chanter,
Se met à cliqueter,
Faisant, par intervalles,
Ses cymbales
Se frotter.

Elle entend de trop loin
Leur réponse ;
D’ailleurs, de l’eau s’annonce,
Elle poind !
Lors, prudente, avec soin,
La Cigale se fronce
Et s’enfonce
Dans son coin.

Mais l’averse d’été
Vite enfouie
Met l’arbre qui s’ennuie
En gaieté.
La bête a remonté
Sous les gouttes de pluie,
Éblouie
De clarté.

Bientôt dans l’air plus bleu
Qu’elle rince,
L’averse est aussi mince
Qu’un cheveu.
La bête humecte un peu
Sa bouchette qui pince,
Son cou grince
Tant qu’il peut.

Elle aborde un mûrier
Qui l’accueille,
Visite un chèvrefeuille
Tout entier.
Son épineux sentier
Va des fruits que l’on cueille
À la feuille
D’églantier.

Le matin s’est enfui…
Midi brûle !
Nul zéphir ne circule,
Le sol cuit.
Tout le ciel bas sur lui,
Cet air de canicule
Vibre, ondule,
Et reluit.

Ce fouillis la défend,
Mais en somme,
Outre que l’air l’assomme,
Étouffant,
Voici l’heure où souvent
Le serpent vient là, comme
L’oiseau, l’homme
Et l’enfant.

Donc ! tant pis ! son buisson
Va se taire.
Elle gagne une terre
De gazon
Qui dort sans un frisson :
Dans ce lieu solitaire
Du mystère
À foison !

Elle grimpait là-bas
Chez son hôte
Le buisson de la côte,
Pas à pas ;
Mais dans ce pré ! non pas !
Au sein de l’herbe haute
Elle saute…
Quels ébats !

Déjà pour le lézard
D’émeraude,
Chercheur de l’ombre chaude,
Il est tard.
Donc, sans peur, elle part,
Devant elle maraude,
Flâne et rôde
Au hasard.

Ses deux antennes ont,
Délicates,
Un souple d’acrobates,
Elles font
Biais et demi-rond :
Où les mènent les pattes
D’automates
Elles vont.

Elles trouve ici, là,
Bien robée
Abeille, scarabée
Plein d’éclat,
Faucheux haut, bousier plat,
Rentrant de leur tournée,
Araignée
Qui s’en va ;

Puis le reptile ami
Vert comme elle,
La rainette crécelle
Qui frémit,
Un ver, une fourmi,
La grande sauterelle
Sa jumelle
À demi.

Elle surprend l’essor
Ou la pause
D’un beau papillon rose
Lamé d’or ;
Elle rencontre encor
Un vieux grillon morose
Qui repose,
Semblant mort.

Un long parcours franchi,
Un peu lasse,
Elle dort, se prélasse,
Réfléchit.
Et, le corps rafraichi,
Dans l’herbe haute ou basse
Saute, passe,
Resurgit.

Tel endroit lisse et nu,
L’échassière
Maintes fois le préfère
Au touffu ;
Son petit pied griffu
Qui mordrait sur le verre
Ne sait guère
Rien d’ardu.

Tout lui va ! roc luisant
Et cloaque,
Bois mort, sable qui craque,
Jonc glissant,
Creux, hauteur et versant !
Après la boue opaque
C’est la flaque
À présent !

Se risquer à l’eau ? Non !
C’est folie :
Mais, cette herbe salie
Fait un pont.
Comme il suffit d’un bond,
Où son aile jolie
Se déplie
Tout de bon.

Elle prend cette fois
L’envolée
Sur la branche isolée,
Sur les croix
Des chemins, sur les bois,
Sur la mousse brûlée
Et gelée
Des vieux toits.

Enfin, c’est son retour
Qui lui tarde.
Elle tâte, regarde,
Marche court,
Lente, à chaque détour
Dans cette ombre blafarde
Qui brouillarde
Tout autour.

Son trajet est fourni…
Joie extrême !
Le voilà, ce qu’elle aime :
Son cher nid,
Dans le buisson béni !
C’est temps : maintenant même
Le jour blême
Est fini.

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