
Les aiguillons d’une rose – William Chapman

Qui n’a pleuré ses premiers ans ?
LaFon Labatut.
L’autre soir, je marchais sur la plage déserte,
Perdu sous l’ombre des bouleaux,
Le regard dans les cieux, et l’oreille rouverte
Aux bruits harmonieux des flots.
La mer alors montait : ses vagues étoilées
Berçant des milliers d’alcyons,
Venaient sans bruit lècher les grèves dentelées
Comme des gueules de lions.
Depuis longtemps j’errais… Tout à coup je m’arrête…
Tout près quelque chose a frémi…
Sous l’arceau d’un buisson je vis la blonde tête
D’un petit enfant endormi.
Pauvre amour ! il était couché sous le feuillage,
Tenant dans sa main un hochet :
Un rayon de la lune empourprait son visage :
Sa lèvre entr’ouverte riait.
Pour régaler mes yeux, pour admirer à l’aise
Ce sublime tableau vivant
Qu’eut admiré Titien ou Guide ou Verronèse,
Je m’assis auprès de l’enfant.
Longtemps je contemplai cette tête candide,
Encore ignorante du mal,
Où les soucis n’avaient pas encor mis leur ride,
Les remords leur sillon fatal.
L’aspect de cet enfant que mon regard caresse
Réveillait plus d’un souvenir
Enfoui dans mon cœur nâvré par la tristesse,
N’espérant rien de l’avenir.
Et, pensif, je songeais aux jours de mon enfance,
À cet âge où tout est serein,
À mon printemps rose, où, le cœur plein d’espérance,
Je me moquais du lendemain.
Descendant le sentier de mes jeunes années
Où de rêves je m’enivrai,
Je foulais sous mes pieds bien des roses fanées…
Soudain, ému, je m’écriai :
« Oh ! il fut un temps où j’ignorais les alarmes,
« Où tout chantait à mon foyer ;
« Mais, maintenant, hélas ! je répands plus de larmes
« Qu’il n’en faudrait pour me noyer !…»
J’allais continuer, mais, ouvrant sa prunelle,
Le petit enfant s’éveilla…
Il allait fuir de moi, comme fait l’hirondelle…
Ma voix bientôt le rappela.
En me reconnaissant, il secoua la tête,
Et me parut tout étonné…
Le prenant par la main, à sa mère inquiète
En rêvant je le ramenai.
Mais, depuis ce soir-là, de plus en plus je souffre
Sous l’ongle des regrets cuisants :
La nuit je vois en songe au fond d’un vaste gouffre
Crouler des cadavres d’enfants.























