
En corps – Cédric Klapisch

Une danseuse, pas une actrice
Élise est jouée par Marion Barbeau, première danseuse du Ballet de l’Opéra de Paris. Ce n’est pas une actrice, et c’est tout le pari du film : Klapisch voulait que la danse soit dansée, pas simulée, et il a construit son personnage autour d’une interprète qui en connaît chaque geste. Barbeau apporte à l’écran une présence physique qu’aucune comédienne n’aurait pu imiter, et, plus surprenant, une justesse de jeu qui lui vaudra une nomination au César du meilleur espoir féminin.
Elle ne joue pas la souffrance, elle la porte. Sa manière de marcher avec une attelle, de regarder les autres danser, de toucher sa cheville comme on touche une vieille blessure, dit mieux que n’importe quel dialogue ce que c’est que d’être trahi par son propre corps.
De la Bretagne à Hofesh Shechter
Contrainte au repos, Élise quitte Paris pour la Bretagne, où elle donne un coup de main en cuisine dans une résidence d’artistes tenue par Josiane, jouée par Muriel Robin. Une compagnie de danse contemporaine vient y répéter : celle du chorégraphe Hofesh Shechter, qui joue son propre rôle.
C’est là que le film trouve son sujet. La danse classique, qu’Élise a pratiquée toute sa vie, est une discipline de l’élévation, du corps tiré vers le haut, de la pointe et de la ligne. La danse de Shechter est son contraire : ancrée dans le sol, collective, pulsée, presque tribale. Élise ne peut plus faire la première ; elle découvre qu’elle peut peut-être faire la seconde. Le film ne dit pas que l’une vaut mieux que l’autre. Il montre qu’on peut changer de langue sans cesser de parler.
La troupe Klapisch
Autour de Barbeau, Klapisch réunit sa famille d’acteurs. Pio Marmaï et François Civil, qui étaient frères dans « Ce qui nous lie », jouent ici le cuisinier Loïc et le kinésithérapeute Yann, deux hommes qui tournent autour d’Élise avec une drôlerie bienvenue. Denis Podalydès est Henri, le père, un homme aimant et maladroit qui ne sait pas bien parler à sa fille. Souheila Yacoub est Sabrina, une amie.
Muriel Robin, loin de ses rôles comiques, apporte une gravité inattendue. Ses scènes avec Barbeau, deux femmes qui se comprennent sans beaucoup se parler, sont parmi les plus belles du film.
Filmer la danse
Klapisch filme la danse comme il a toujours filmé les villes : en mouvement, au milieu des corps, sans tenir le spectateur à distance. Les scènes de répétition de la compagnie Shechter, où les danseurs se jettent au sol, se relèvent, forment des masses qui se défont, ont une énergie qu’on voit rarement au cinéma. La musique, composée par Hofesh Shechter et Thomas Bangalter, l’ancien Daft Punk, reprend en partie une création de la compagnie, « Political Mother », et donne au film une pulsation qui n’appartient qu’à lui.
Le film a été nommé aux César dans neuf catégories, dont celles du meilleur film, de la réalisation et du scénario. Il a attiré plus de 1,4 million de spectateurs, un chiffre considérable pour un film dont le sujet est la danse contemporaine.
Le film le plus intime de Klapisch
On peut voir « En corps » comme le film le plus intime de son auteur, sous des dehors qui ne le sont pas. Klapisch, qui approchait alors de la soixantaine, raconte l’histoire d’une artiste qui doit se réinventer quand ce qu’elle savait faire lui échappe. Les critiques l’ont reçu comme un film solaire, et il l’est. Mais sous la lumière bretonne, il y a une réflexion sur la durée, sur ce qui reste quand le corps s’use, et sur la manière dont on transmet.
C’est aussi le film où Klapisch filme le mieux le travail : les répétitions, les échauffements, la cuisine, la kinésithérapie. Des gens qui font quelque chose avec leurs mains et leur corps, avec patience, et qui y trouvent un sens.
Conclusion : se relever
Ce qui a vieilli, ou plutôt ce qui gêne un peu, c’est une construction très prévisible, qui suit sans surprise les étapes du film de reconstruction : la chute, la solitude, la rencontre, le retour. Quelques scènes de comédie autour des deux prétendants sont un peu appuyées.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la dernière demi-heure, et la manière dont Barbeau danse enfin, dans un autre corps que celui qu’elle avait appris. On a vu beaucoup de films sur des danseurs qui tombent. On en a vu peu qui montrent avec autant de conviction qu’on peut se relever autrement.







































































































