Des parfums – Marie Krysinska
Les parfums sont, peut-être, les âmes des choses
Qui parlent à notre âme tout bas.
Parfums du cher passé, parfums gais ou moroses,
Qui se lèvent, frêles fantômes, sous nos pas ;
Parfum de tendresse et de joie
Et parfum d’espoir qui nous frôle
Dans le souffle émané des ouvertes corolles.
Éloquentes odeurs de fourrure et de soie,
Rubans repliés qui avez dormi
Parmi les brins de patchouli,
Voici que, pauvres chiffons roses, vous chantez
Presque en pleurant ce vieil air de fête oublié.
Collet de zibeline empreint de vétiver
Vous piaffez, tout dispos, vers le nouvel Hiver
Qui cogne aux vitres en lourdes gouttes de pluie.
Camphre — aromate violent
Dont l’obsédante odeur charrie
Des pages, où s’éveillait
Notre rêve émerveillé
À nos premières lectures d’enfant :
Camphre et pourpre et la dent d’ivoire et l’or d’Asie,
Cargaisons de navires par Sindbad conduits
Sur les magiques mers des Mille et une Nuits.
Odeur des vieux tapis venus de l’Orient,
Tissus prestigieux qui semblent embaumés
Par des roses défuntes depuis deux mille ans
Et qu’une danse d’Hérodias aurait foulés.
Santal roux des coffrets
Où reposent les colliers,
Perles et saphirs autrefois tiédis
Aux tendres chairs des aïeules coquettes
Jeunes alors et belles et follettes
En cendres dans les tombes aujourd’hui.
Cuir tanné, maroquin sentant
La peau de bête,
Boursicaut plat de l’estudiant
Et du poète
Riche on lettres d’amour mieux qu’en lettres de change
Méprisé du larron qui rôde dans le soir,
On ne voudrait pour toi d’un royaume en échange
Car tu fleures l’Amour, la Jeunesse et l’Espoir.
Berges penchant sur la rivière
Aux relents de mélancolie
Qui montent de la vase en effluence amère,
Ce qu’en la pénombre on voit luire à ta surface
Est-ce du nénuphar la guirlande alanguie ?
Des gerbes de roseaux qui flottent avec grâce ?
Ou les cheveux blonds d’Ophélie ?
Matins dans la campagne qu’un coq vient d’éveiller
Où l’on respire avidement
Un parfum d’allégresse et de simplicité,
Hymne de joie, hymne exaltant !
Cela monte de la terre,
Se charge des senteurs résineuses des branches ;
La buée musquée des étables s’y mêle.
Du jardin — comme d’un encensoir balancé —
Parvient la fragrance
Des résédas et des œillets.
Toutes les humbles fleurettes des haies,
Clématites, aubépines et chèvrefeuilles,
Toutes les ombelles dont l’herbe est diaprée
Et les cassolettes sous le gazon cachées,
Calices et feuilles,
Ont donné leurs petites âmes odorantes
Dans ce concert où tous les fluides chantent.
Les planches disjointes des maisons
En arômes légers exhalent
Le souvenir de la forêt natale,
Le chaume des toits souffle une réminiscence
De fenaison.
Et la sapinière proche envoie comme un vœu
De bienvenue, ses baumes chaleureux.
Cire des cierges parmi les cantiques
Brûlant
Et parmi les fumées de l’ambre et de la myrrhe,
Cire qu’amasse l’abeille aux saisons bénies,
Votre émanation mystique
Qui vers l’extase nous convie
Est un adorable mélange
Des vestiges de fleurs et des vapeurs d’encens
Unis à l’haleine des anges.
Effluves iodés et salins de l’Océan,
Senteurs puissantes
Des varechs, des goémons et des algues
Sur les grèves s’échouant
Apportés par les bondissantes vagues,
Vaste respiration de l’immensité,
Soupir profond des gouffres vers les cieux monté ;
Parfums des eaux, des bois, de l’encens et des roses !
Les parfums sont peut-être les âmes des choses.