Chat au soleil – Marie Krysinska
Demeurons ainsi
Tous les deux assis
À l’orée
Du bois. Ce soleil
D’automne, vermeil,
S’exalte en suprême flambée
Comme un être qui se sent vieillir.
Mais son ardeur est épuisée
Sous les arbres il n’est
Plus besoin de fuir.
Qu’est-ce donc, sur le chemin gris,
Qui roule vers nous : léger et blanc, on dirait
Une houppe à poudre de riz
En duvet de cygne immaculé.
Par moment cela fait un bond
Et saute au milieu des buissons
Avec un bruit d’averse ruisselant ;
Regarde, c’est un tout petit chat blanc.
Quel délicat plaisir il y aurait
À tenir dans une caresse
Cette fourrure, ces menues formes que voilà,
Si parfaites de grâce et de souplesse !
Mais, va te promener !
Le petit diable est tantôt ci et tantôt-là,
Tout à coup il grimpe en haut
D’un arbre ou d’un arbrisseau
Dont il effarouche les feuilles, clown à l’agilité
Fantastique. Il s’en laisse tomber maintenant
Tel un fruit mûr, comme si l’arbre était
Un chattier blanc.
Cependant, par mon vœu — semble-t-il — attirée,
L’exquise bête approche, échine en rond,
Et s’installe, faveur inespérée,
Sur mes genoux, avec un aimable ronron.
Cela crée une charge d’âme
Un jeune chat qui dort sur votre robe
Madame !
C’est l’abandon de l’innocence,
Abandon confiant
De la gentille enfance
Qui s’est prodiguée en cent tours exhubérants
Et se répare en ce sommeil tranquille
.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}Au bruit que fait
À son rouet
Une fileuse qui file.
Je n’ose donc pas plus bouger
Qu’un caillou ; mais notre dormeur
Ou bien dormeuse — je ne sais —
S’éveille avec un bâillement plein de candeur.
Un tour au bois ? Nous voici promenant
Suivis ou précédés
Par l’animal éblouissant
Qui nous a pris en amitié.
Tantôt il apparaît, feu follet voletant
Et tantôt la glissée de son albe pelage
Ressemble à quelque ruisselet
Par la lune argenté.
Parfois, c’est une fée qui rêve gravement
Assise au milieu des herbages.
Soudain
Une idée lui vient :
Manger de cette excellente herbe.
Et le voici arrachant
De ses petits crocs superbes
De carnivore,
Vierges de tout crime encore,
Des lanières de chiendent.
Puis, de nouveau, nouvelle pose méditante
Parmi les vertes étendues luxuriantes,
L’air de déclarer à part soi :
— « Je ne mangerai jamais tout cela. »
Ah ah voici un papillon !
« Je l’aurai, foi de chat ! ou je perds mon nom. »
Et la leste petite bête
Sur ses pattes de derrière se dresse,
Danse une seguedille ou bien un boléro
Comme mademoiselle Otéro.
Mais le papillon ironique
Hausse ses ailes aux tons irisés
Qui le rendent inaccessible
Et s’éloigne sans même se presser.
À présent, sous un rayon
Qui filtre à travers les branches,
Notre espiègle — parions
Que c’est une chatte blanche —
Fait l’odalisque, en une pose pleine
De nonchaloir : jambes molles, queue à la traîne.
Allons, c’est l’heure de la toilette. Ne nous
Gênons pas. La fine langue, aussi rose
Qu’une rose,
S’en va léchant et lissant le poil doux
Avec quel entrain, il faut voir !
Une alerte patte ne se lasse
De harceler l’oreille : elle y passe et repasse.
Ah ! mes amis, il va pleuvoir.
Le voici disparu !
Non, il reparaît,
Malicieux et gai,
Arrivant à menu galop.
Et comme dans la clairière,
Où nous sommes parvenus,
Un bout de roche émerge, au-dessus
D’une source tarie, il monte sur son dos
Et s’y étend
Avec l’attitude noble d’un Sphynx rêvant,
Sculpté dans le marbre blanc.