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Charles d’orléans à louis xi – Arthur Rimbaud

Charles d’orléans à louis xi – Arthur Rimbaud

Sire, le temps a laissé son manteau de pluie; les fourriers d’été
sont venus: donnons l’huis au visage à Mérencolie! Vivent les lais et
ballades, moralités et joyeusetés! Que les clercs de la Basoche nous
montrent les folles soties; allons ouïr la moralité du Bien-Avisé et
du Mal-Avisé, et la conversion du clerc Théophilus, et comme allèrent
à Rome Saint Pierre et Saint Paul et comment y furent martyrés!
Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderies!
N’est-ce pas, Sire, qu’il fait bon dire sous les arbres, quand les
cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil clair luit, les doux
rondeaux, les ballades haut et clair chantées? J’ai un arbre de la
plante d’amour, ou une fois me dites oui, madame ou Riche amoureux a
toujours l’avantage… Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez
l’être comme moi: maître François Villon, le bon folâtre, le gentil
raillard qui rima tout cela, engrillonné, nourri d’une miche et d’eau,
pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet. Pendu serez! lui
a-t-on dit devant notaire; et le pauvre follet tout transi a fait son
épitaphe pour lui et ses compagnons, et les gracieux gallants dont vous
aimez tant les rimes s’attendent danser à Montfaucon, plus becquetés
d’oiseaux que dès à coudre, dans la bruine et le soleil!

Oh! Sire, ce n’est par folle plaisance qu’est là Villon. Pauvres
housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination
de l’université, musards, montreurs de singes, joueurs de rebec qui
payent leur écot en chansons, chevaucheurs d’écuries, sires de deux
écus, reîtres cachant leur nez en pots d’étain mieux qu’en casques de
guerre, tous ces pauvres enfants secs et noirs comme écouvillons,
qui ne voient de pain qu’aux fenêtres, que l’hiver emmitoufle d’onglée,
ont choisi maître François pour mère nourricière! Or, nécessité fait
gens méprendre et faim saillir le loup du bois: peut-être l’écolier,
un jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers
pour les fricasser à l’abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel?
Peut-être a-t-il pippé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à
la Pomme-de-Pin un broc d’eau claire pour un broc de vin de Bagneux?
Peut-être, un soir de grand galle, au Plat-d’Étain, a-t-il rossé le
guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaucon,
dans un souper, conquis par noise, avec une dizaine de ribaudes?–Ce
sont méfaits de maître François. Puis, parce qu’il nous montre un
gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce
qu’il dit que le chapelain n’a cure de confesser, sinon chambrières
et dames, et qu’il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler de
contemplation sous les courtines, l’écolier fol, si bien riant, si bien
chantant, gent comme émerillon, tremble sous les griffes des grands
juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui
et ses compagnons, pauvres piteux, accrocheront un nouveau chapelet
de pendus aux bras de la forêt; le vent leur fera chandeaux dans le
doux feuillage sonore. Et vous, Sire, comme tous ceux qui aiment le
poète, ne pourrez rire qu’en pleurs en lisant ses joyeuses ballades
et songerez qu’on a laissé mourir le gentil clerc qui chantait si
follement, et ne pourrez chasser Mérencolie!

Olivier Basselin, Vaux-de-Vire.

Pippeur, larron, maître François est pourtant le meilleur fils du
monde. Il rit des grasses soupes jacobines, mais il honore ce qu’a
honoré l’église de Dieu et Madame la Vierge et la Très Sainte Trinité!
Il honore la Cour de Parlement, mère des bons et sœur des benoîts
anges! Aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de
mal qu’aux taverniers qui brouillent le vin! Et dea! Il sait bien
qu’il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle. L’hiver, les soirs
de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine
ruinée, assis à croppetons devant un petit feu de chenevottes, qui
flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu’il aurait
maison et couche molle, s’il eût étudié!… Souvent, noir et flou comme
chevaucheur d’escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises:
«Ô ces morceaux savoureux et friands, ces tartes, ces flans, ces
grasses gelines dorées!–Je suis plus affamé que Tantalus!–Du rôt! du
rôt!–Oh! cela sent plus doux qu’ambre et civettes!–Du vin de Beaune
dans de grandes aiguières d’argent!–Haro, la gorge m’ard!… Ô, si
j’eusse étudié!…–Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque
qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feutre en dents de scie!–Si je
rencontrais un pitoyable Alexander pour que je puisse, bien recueilli,
bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus, le doux ménétrier!–Si
je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir!…» Mais,
voilà: souper derondels, d’effets de lune sur les vieux toits, d’effets
de lanternes sur le sol, c’est très maigre, très maigre; puis passent,
en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes
mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes
flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d’étain et
souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes et du chant âpre des
rebecs mendiants: le regret des vieilles ruelles noires où saillent
follement, pour s’embrasser, des étages de maisons et des poutres
énormes, où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières
traînées, des rires et des braieries abominables… Et l’oiseau rentre
au vieux nid: tout aux tavernes et aux filles!…

Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La
corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand
le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour
une franche repue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le
corbel n’écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait
de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas
d’ici-bas; laissez-les vivre leur vie étrange, laissez-les avoir froid
et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches
que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein
l’âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire et
pleurer: laissez-les vivre! Dieu bénit tous les miséricordieux, et le
monde bénit les poètes.

[Milieu de 1870].

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