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Charles Baudelaire — Celui qui a fait entrer la ville dans le poème

Charles Baudelaire — Celui qui a fait entrer la ville dans le poème

1821 — 1867

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L’immense majesté de vos douleurs de veuve…

Le Cygne

Un homme traverse le Carrousel en travaux. Les baraques sont démolies, il y a de la boue, des chapiteaux ébauchés, des bric-à-bracs. Et il pense à Andromaque, veuve d’Hector, pleurant au bord d’un faux fleuve.

C’est là, dans ce court-circuit entre un chantier parisien et l’exil d’une reine troyenne, que la poésie moderne commence. Avant lui, la ville n’était pas un sujet ; elle était au mieux un décor, au pire une vulgarité. Après lui, tout poète qui écrit une rue lui doit quelque chose.

Ce que l’école n’apprend pas

On enseigne le Baudelaire des correspondances, des parfums et de l’albatros. C’est le moins intéressant. Le grand Baudelaire est celui des Tableaux parisiens : le vieux cygne échappé de sa cage qui traîne son plumage blanc sur le pavé sec, la passante en grand deuil aperçue une seconde et perdue pour toujours, les aveugles, les petites vieilles, le crépuscule du soir qui fait sortir la ville de terre.

Personne n’avait regardé cela. Il a fallu quelqu’un qui n’aime pas la nature — il l’a dit et répété — pour voir enfin ce qui se passait dans les villes.

Le procès, et ce qu’il en reste

Les Fleurs du mal paraît en 1857. Le procès suit de six semaines, six pièces sont condamnées et retranchées. Il en mourra un peu chaque année ; la condamnation ne sera annulée qu’en 1949, quatre-vingt-deux ans après sa mort.

Il reprendra le livre, le complétera, en fera une architecture. Il inventera aussi, presque en passant, une forme entièrement neuve — le poème en prose —, dont le Vagabond garde plusieurs pièces, « Un hémisphère dans une chevelure » entre autres.

L’atelier, et la Belgique

Le corpus réuni ici a une particularité : il ne contient pas seulement le monument. On y trouve les variantes de la première édition, les pièces des Épaves, et les épigrammes belges — ces quatrains rageurs écrits à Bruxelles pendant ses dernières années, où un homme malade et ruiné se venge d’un pays qu’il déteste.

Ce sont de mauvais poèmes et ils sont bouleversants : on y entend quelqu’un qui n’a plus que la méchanceté pour tenir debout. Il est mort à quarante-six ans, aphasique, dans les bras de sa mère.

Choix de textes

  • Le Cygne — Un chantier parisien, Andromaque, un cygne échappé. La poésie moderne commence là.
  • À une passante — Une seconde, un regard, et « ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
  • Chant d’automne — Le bois qu’on décharge dans la cour, et l’hiver qui entre dans l’être.
  • Spleen — « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. » L’angoisse rendue météorologique.
  • Le Soleil — Le poète comme un escrimeur dans les vieux faubourgs. Son autoportrait au travail.
  • Les Phares — Huit peintres en huit strophes. Le meilleur critique d’art du siècle, en vers.
  • Rêve parisien — Une ville entièrement minérale, sans végétal ni soleil. Il n’aimait pas la nature.
  • La Géante — Dormir à l’ombre d’une femme énorme comme un village. Un rêve d’avant la psychanalyse.
  • Un hémisphère dans une chevelure — La forme qu’il a inventée : le poème en prose. Même sujet, autre outil.
  • La civilisation belge — Un quatrain rageur des dernières années. Mauvais poème, document bouleversant.

Pour le lire

Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade — les deux volumes : les vers, la prose, la critique d’art et les traductions de Poe.

Les Fleurs du mal, édition intégrale — les 172 poèmes, y compris les six que le tribunal avait fait retrancher en 1857.

Les Fleurs du mal (Le Livre de Poche) — l’édition la plus répandue, pour trois euros.

Le Spleen de Paris (posthume, 1869) · Les Épaves (1866). La condamnation de 1857 n’a été annulée qu’en 1949.

Guillain Méjane

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