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Aux lecteurs. – François Villon

Aux lecteurs. – François Villon

Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne
s’en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy
de Villon, et m’esbahy (veu que c’est le meilleur Poète parisien
qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de
la ville n’en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en
rien son voysin; mais, pour l’amour de son gentil entendement,
et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant
ses Oeuvres, j’ai faict à icelles ce que je vouldroys estre
faict aux miennes, si elles estaient tombées en semblable
inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l’ordre des
coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en
la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de
l’oeuvre ainsi oultrement gastée, ou de l’ignorance de ceux
qui l’imprimèrent; et, pour en faire preuve, me suys advisé
(Lecteurs) de vous mettre icy ung des couplets incorrects du mal
imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d’ung grand
nombre d’autres autant broillez et gastez que luy, lequel [P. 2]
est tel:

Or est vray qu’après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travaille mes lubres sentemens
Aguysez ronds, comme une pelote
Monstrent plus que les commens
En sens moral de Aristote.

Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n’en estre grandement
corrompu? Ainsi, pour vray, l’ay-je trouvé aux vieilles
impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant
comment il a esté r’abillé, et en jugez gratieusement:

Or est vray qu’après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs,
Labeurs et griefz cheminemens,
Travail mes lubres sentements
Aguysa (ronds comme pelote),
Me monstrant plus que les comments
Sur le sens moral d’Aristote.

Voylà comment il me semble que l’autheur l’entendoit; et vous
suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que
puys avoir amendé en mille autres passages, dont les aucuns me
ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie
avecques les vieulx imprimez, partie avecques l’ayde de bons
vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner
avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en
meilleure et plus entière forme qu’on ne l’a veu de nos aages,
et ce sans avoir touché à l’antiquité de son parler, à [P. 3]
sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la
quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que
masculines; esquelles choses il n’a suffisamment observé les
vrayes reigles de françoise poésie, et ne suys d’advis que en
cela les jeunes Poetes l’ensuyvent, mais bien qu’ilz cueillent
ses sentences comme belles fleurs, qu’ils contemplent l’esprit
qu’il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et
qu’ils contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses
Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay double
qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les
Poètes de son temps, s’il eust esté nourry en la Court des Roys
et des Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges
se pollissent. Quant à l’industrie des lays qu’il feit en ses
Testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre il
fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu
les lieux, les choses et les hommes dont il parle: la mémoire
desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle
industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire
une oeuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles
choses basses et particulières. Le reste des Oeuvres de nostre
Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne
doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le
temps, qui tout efface, jusques icy ne l’a sceu effacer; et
moins encor l’effacera ores et d’icy en avant, que les bonnes
escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et
recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique
façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les
annotations, ce qui m’a semblé le plus dur à entendre, laissant
le reste à vos promptes intelligences, comme ly Roys pour
le Roy, homs pour homme, compaing pour compaignon; [P. 4]
aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres
incongruitez dont estait plain le langaige mal lymé d’icelluy
temps.

Après, quand il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins
peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de
l’intention de l’autheur, et les trouverez expressément marquez
de cette marque +, afin que ceulx qui les sçauront en la sorte
que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux
vieulx.

Oultre plus, les termes et les vers qui estaient interposez,
trouverez reduictz en leurs places; les lignes trop courtes,
allongées; les trop longues acoursies; les mots obmys, remys;
les adjoutez ostez, et les tiltres myeulx attiltrez.

Finalement, j’ay changé l’ordre du livre, et m’a semblé plus
raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament,
d’autant qu’il fut faict cinq ans avant l’autre.

Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux
successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq.

Et si quelqu’un d’adventure veult dire que tout ne soit
racoustré ainsi qu’il appartient, je luy respons dès maintenant
que, s’il estait autant navré en sa personne comme j’ay trouvé
Villon blessé en ses Oeuvres, il n’y a si expert chirurgien qui
le sceust panser sans apparence de cicatrice; et me suffira
que le labeur qu’en ce j’ay employé soit agréable au Roy mon
souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de
l’exécution d’icelle, pour l’avoir veu voulentiers escouter et
par très bon jugement estimer plusieurs passages des Oeuvres qui
s’ensuyvent.

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