Sélectionner une page

Av tems qu’Amour, d’hommes & Dieus vainqueur – Louise Labé

Lampe de rue, Arcueil, Albert Marquet (1899)

Tableau : Lampe de rue, Arcueil, Albert Marquet, 1899

Av tems qu’Amour, d’hommes & Dieus vainqueur,
Faisoit bruler de sa flamme mon cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit & courage :
Encore lors ie n’auois la puissance
De lamenter ma peine & ma souffrance.
Encor Phebus, ami des Lauriers vers,
N’auoit permis que ie fisse des vers :
Mais meintenant que sa fureur diuine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruians tonnerres
De Iupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Vnivers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers
Souloit chanter de l’Amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne.
Ô dous archet, adouci moy la voix,
Qui pourroit fendre & aigrir quelquefois,
En recitant tant d’ennuis & douleurs,
Tant de despits fortunes & malheurs.
Trempe l’ardeur, dont iadis mon cœur tendre
Fut en brulant demi réduit en cendre,
Ie sen desia un piteus souuenir,
Qui me contreint la larme à l’œil venir.
Il m’est auis que ie sen les alarmes.
Que premiers i’u d’Amour, ie voy les armes,
Dont il s’arma en venant m’assaillir.
C’estoit mes yeus, dont tant faisoit saillir
De traits, à ceus qui trop me regardoient.
Et de mon arc assez ne se gardoient.
Mais ces miens traits ces miens yeus me desirent
Et de vengeance estre exemple me firent.
Et me moquant, & voyant l’un aymer.
L’autre bruler & d’Amour consommer :
En voyant tant de larmes espandues,
Tant de souspirs & prieres perdues,
Ie n’aperçu que soudein me vint prendre
Le mesme mal que ie soulois reprendre :
Qui me persa d’une telle furie,
Qu’encor n’en suis après long tems guerie :
Et meintenant me suis encor contreinte
De rafreschir d’une nouuelle pleinte
Mes maus passez. Dames, qui les lirez,

De mes regrets auec moy soupirez.
Possible, un iour ie seray le semblable,
Et ayderay votre voix pitoyable
À vos trauaus & peines raconter,
Au tems perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur,
Amour s’en peut un iour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui esté ennemies,
Pis vous fera, vous sentant asseruies.
N’estimez point que lon doiue blamer
Celles qu’a fait Cupidon enflamer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l’amoureuse rudesse :
Leur cœur hautein, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su preseruer du seruage
De dur Amour : les plus nobles esprits
En sont plus fort & plus soudain espris.
Semiramis, Royne tant renommee,
Qui mit en route auecques son armee
Les noirs squadrons des Éthiopiens,
Et en montrant louable exemple aus siens
Faisoit couler de son furieus branc
Des ennemis les plus braues le sang,
Ayant encor enuie de conquerre
Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,
Trouua Amour, qui si fort la pressa,
Qu’armes & loix veincue elle laissa.
Ne méritait sa Royalle grandeur
Au moins auoir un moins fascheus malheur

Qu’aymer son fils ? Royne de Babylonne
Ou est ton cœur qui es combaz resonne ?
Qu’est deuenu ce fer & cet escu,
Dont tu rendois le plus braue veincu ?
Ou as tu mis la Marciale creste,
Qui obombroit le blond or de ta teste ?
Ou est l’espee, ou est cette cuirasse,
Dont tu rompois des ennemis l’audace ?
Ou sont fuiz tes coursiers furieus,
Lesquels trainoient ton char victorieus ?
T’a pù si tôt un foible ennemi rompre ?
Ha pù si tôt ton cœur viril corrompre,
Que le plaisir d’armes plus ne te touche :
Mais seulement languis en une couche ?
Tu as laisse les aigreurs Marciales,
Pour recouurer les douceurs geniales.
Ainsi Amour de toy t’a estrangee,
Qu’on te dirait en une autre changee.
Donques celui lequel d’amour esprise
Pleindre me voit, que point il ne mesprise
Mon triste deuil ; Amour peut estre, en brief
En son endroit n’aparoitra moins grief.
Telle i’ay vu qui auoit en ieunesse
Blamé Amour : après en sa vieillesse
Bruler d’ardeur, & pleindre tendrement
L’âpre rigueur de son tardif tourment.
Alors de fard & eau continuelle
Elle essayoit se faire venir belle,
Voulant chasser le ridé labourage,

Que l’aage auoit grauè sur son visage.
Sur son chef gris elle auoit empruntee
Quelque perruque, & assez mal antee :
Et plus estoit à son gré bien fardee,
De son Ami moins estoit regardee :
Lequel ailleurs suiant n’en tenoit conte.
Tant lui sembloit laide, & auoit grand’ honte
D’estre aymé d’elle. Ainsi la poure vieille
Receuoit bien pareille pour pareille.
De maints en vain un tems fut réclamée.
Ores qu’elle ayme, elle n’est point aymee.
Ainsi Amour prend son plaisir, à faire
Que le veuil d’un soit à l’autre contraire.
Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera :
Tel ayme aussi, qui aymé ne sera :
Et entretient, néanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d’une vaine esperance.

D’vn tel vouloir le serf point ne desire
La liberté, ou son port le nauire.
Comme i’attens, helas, de iour en iour
De toy, Ami, le gracieus retour.
Là i’auois mis le but de ma douleur,

Qui sineroit, quand i’aurois ce bon heur
De te reuoir : mais de la longue attente,
Helas, en vain mon desir se lamente.
Cruel, Cruel, qui te faisoit promettre
Ton brief retour en ta premiere lettre ?
As tu si peu de memoire de moy.
Que de m’auoir si tot rompu la foy ?
Comme ose tu ainsi abuser celle
Qui de tout tems t’a esté si fidelle ?
Or’que tu es aupres de ce riuage
Du Pau cornu, peut estre ton courage
S’est embrasé d’une nouuelle flame,
En me changeant pour prendre une autre Dame :
là en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m’auois promise.
S’il est ainsi, & que defia la foy
Et la bonté se retirent de toy :
Il ne me faut esmerueiller si ores
Toute pitié tu as perdu encores.
Ô combien ha de pensee & de creinte,
Tout à par foy, l’ame d’Amour esteinte !
Ores ie croy, vu notre amour passee,
Qu’impossible est, que tu m’aies laissee :
Et de nouuel ta foy ie me fiance.
Et plus qu’humeine estime ta confiance.
Tu es, peut estre, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Ie croy que non : car tant fuis coutumiere
De faire aus Dieus pour ta santé priere,

Que plus cruels que tigres ils seroient,
Quand maladie ils te prochasseroient ;
Bien que ta fole & volage inconstance
Meriteroit auoir quelque soufrance.
Telle est ma foy, qu’elle pourra sufire
À te garder d’auoir mal & martire.
Celui qui tient au haut Ciel son Empire
Ne me sauroit, ce me semble, desdire :
Mais quand mes pleurs & larmes entendroit
Pour toy prians, son ire il retiendroit.
I’ay de tout tems vescu en son seruice,
Sans me sentir coulpable d’autre vice
Que de t’auoir bien souuent en son lieu
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Defia deus fois depuis le promis terme
De ton retour, Phebe ses cornes ferme,
Sans que de bonne ou mauuaise fortune
De toy, Ami, i’aye nouuelle aucune.
Si toutefois, pour estre enamouré
En autre lieu, tu as tant demouré,
Si sày ie bien que t’amie nouuelle
À peine aura le renom d’estre telle,
Soit en beauté, vertu, grace & faconde.
Comme plusieurs gens sauans par le monde
M’ont fait à tort, ce croy ie, estre estimee.
Mais qui pourra garder la renommee ?
Non seulement en France suis flatee.
Et beaucoup plus, que ne veus, exaltee.
La terre aussi que Calpe & Pyrenee

Auec la mer tiennent enuironnee,
Du large Rhin les roulantes areines,
Le beau païs auquel or’ te promeines,
Ont entendu (tu me l’as fait à croire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d’hommes desirent :
Demeure au but ou tant d’autres aspirent :
Et croy qu’ailleurs n’en auras une telle.
Ie ne dy pas qu’elle ne soit plus belle :
Mais que iamais femme ne t’aymera,
Ne plus que moy d’honneur te portera.
Maints grans Signeurs à mon amour pretendent,
Et à me plaire & seruir prets se rendent,
Ioutes & ieus, maintes belles deuises
En ma faueur sont par eus entreprises :
Et neanmoins, tant peu ie m’en soucie,
Que seulement ne les en remercie :
Tu es tout seul, tout mon mal & mon bien :
Auec toy tout, & sans toy ie n’ay rien :
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensee,
De tout plaisir me treuue delaissee.
Et pour plaisir, ennui saisir me vient.
Le regretter & plorer me convient.
Et sur cepoint entre en tel desconfort.
Que mile fois ie souhaite la mort.
Ainsi, Ami, ton absence lointeine
Depuis deus mois me tient en cette peine,
Ne viuant pas, mais mourant d’un Amour
Lequel m’occit dix mile fois le iour.

Reuien donq tot, si tu as quelque enuie
De me reuoir encor’ un coup en vie.
Et si la mort auant ton arriuee
Ha de mon corps l’aymante ame priuee,
Au moins un iour vien, habillé de dueil,
Enuironner le tour de mon cercueil.
Que plust à Dieu que lors fussent trouuez
Ces quatre vers en blanc marbre engrauez.
par toy, amy, tant vesqvi enflammee,
qv’en langvissant par fev svis consvmee,
qvi covve encor sovs ma cendre embrazee,
si ne la rens de tes plevrs apaizee.

Qvand vous lirez, ô Dames Lionnoises,
Ces miens escrits pleins d’amoureuses noises,
Quand mes regrets, ennuis, despits & larmes
M’orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez pas condamner ma simplesse,
Et ieune erreur de ma fole ieunesse,
Si c’est erreur : mais qui dessous les Cieus
Se peut vanter de n’estre vicieus ?
L’un n’est content de sa sorte de vie,
Et tousiours porte à ses voisins enuie :
L’un forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tache y mettre la guerre :
L’autre croyant poureté estre vice,
À autre Dieu qu’or, ne fait sacrifice :
L’autre sa foy pariure il emploira
À deceuoir quelcun qui le croira :
L’un en mentant de sa langue lezarde,
Mile brocars sur l’un & l’autre darde :
Ie ne fuis point sous ces planettes nee,
Qui m’ussent pù tant faire infortunee.
Onques ne fut mon œil marri, de voir
Chez mon voisin mieus que chez moy pleuuoir.
Onq ne mis noise ou discord entre amis :
À faire gain iamais ne me soumis.
Mentir, tromper, & abuser autrui,
Tant m’a desplu, que mesdire de lui.
Mais si en moy rien y ha d’imparfait,
Qu’on blame Amour : c’est lui seul qui l’a fait.
Sur mon verd aage en ses laqs il me prit,
Lors qu’exerçois mon corps & mon esprit
En mile & mile euures ingenieuses,
Qu’en peu de tems me rendit ennuieuses.
Pour bien sauoir auec l’esguille peindre
I’eusse entrepris la renommee esteindre
De celle là, qui plus docte que sage,
Auec Pallas comparoit son ouurage.
Qui m’ust vù lors en armes fiere aller,
Porter la lance & bois faire voler.
Le deuoir faire en l’estour furieus,
Piquer, volter le cheual glorieus,

Pour Bradamante, ou la haute Marphise,
Seur de Roger, il m’ust, possible, prise.
Mais quoy ? Amour ne peut longuement voir
Mon cœur n’aymant que Mars & le sauoir :
Et me voulant donner autre souci,
En souriant, il me disoit ainsi :
Tu penses donq, ô Lionnoise Dame,
Pouuoir fuir par ce moyen ma flame :
Mais non feras, i’ay subiugué les Dieus
Es bas Enfers, en la Mer & es Cieus.
Et penses tu que n’aye tel pouuoir
Sur les humeins, de leur faire sauoir
Qu’il n’y ha rien qui de ma main eschape ?
Plus fort se pense & plus tot ie le frape.
De me blamer quelquefois tu n’as honte,
En te fiant en Mars, dont tu fais conte :
Mais meintenant, voy si pour persister
En le suiuant me pourras resister.
Ainsi parloit. & tout eschaufé d’ire
Hors de sa trousse une sagette il tire,
Et decochant de son extreme force.
Droit la tira contre ma tendre escorce :
Foible harnois, pour bien couurir le cœur.
Contre l’Archer qui tousiours est vainqueur.
La bresche faite, entre Amour en la place.
Dont le repos premierement il chasse :
Et de trauail qui me donne sans cesse.
Boire, manger, & dormir ne me laisse.
Il ne me chaut de soleil ne d’ombrage :

Ie n’ay qu’Amour & feu en mon courage,
Qui me desguise, & fait autre paroitre.
Tant que ne peu moymesme me connoitre.
Ie n’auois vu encore seize Hiuers,
Lors que i’entray en ces ennuis diuers :
Et ià voici le treizième esté
Que mon cœur fut par amour arresté.
Le tems met fin aus hautes Pyramides,
Le tems met fin aus fonteines humides :
Il ne pardonne aus braues Colisees,
Il met à fin les viles plus prisees,
Finir aussi il ha acoutumé
Le feu d’Amour tant soit il allumé :
Mais, las ! en moy il semble qu’il augmente
Auec le tems, & que plus me tourmente,
Paris ayma Oenone ardamment,
Mais son amour ne dura longuement,
Medee fut aymee de Iason,
Qui tot après la mit hors sa maison.
Si meritoient elles estre estimees,
Et pour aymer leurs Amis, estre aymees.
S’estant aymé on peut Amour laisser
N’est il raison, ne l’estant, se lasser ?
N’est il raison te prier de permettre,
Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre ?
Ne permets point que de Mort face espreuue.
Et plus que toy pitoyable la treuue :
Mais si tu veus que i’ayme iusqu’au bout,
Fay que celui que i’estime mon tout,

Qui seul me peut faire plorer & rire
Et pour lequel si souuent ie soupire,
Sente en ses os, en son sang, en son ame,
Ou plus ardente, ou bien egale flame.
Alors ton faix plus aisé me sera,
Quand auec moy quelcun le portera.

Texte : Wikisource · domaine public · lien affilié

Archives par mois