
Louise Labé — La Belle Cordière, qui a écrit le désir avant qu’on l’y autorise

vers 1524 — 1566
Baise m’encor, rebaise moy et baise :
Donne m’en un de tes plus sauoureus,
Donne m’en un de tes plus amoureus :
Ie t’en rendray quatre plus chaus que braise.
Baise m’encor
En 1555, à Lyon, une femme fait imprimer un livre où elle réclame des baisers, se plaint qu’on ne lui en donne pas assez, et promet d’en rendre quatre pour un. Sous son nom. Avec privilège du roi.
Il faut mesurer ce que cela veut dire. Ce n’était pas une audace : c’était une impossibilité, et elle l’a faite.
Lyon, 1555
Fille d’un cordier, femme d’un cordier — d’où le surnom —, elle vit dans la ville la plus riche et la plus libre de France, celle des imprimeurs et des banquiers italiens. Elle y tient salon, monte à cheval, lit le latin et l’italien.
Son livre s’ouvre par une épître « À Mademoiselle Clémence de Bourges, Lionnoise » où elle presse les femmes de s’instruire et d’écrire : « les honestes plaisirs esquels les lettres nous conduisent ». C’est un manifeste, deux siècles avant qu’on ait un mot pour cela.
Vingt-quatre sonnets
Le reste tient en vingt-quatre sonnets et trois élégies, et cela suffit. « Je vis, je meurs : je me brûle et me noye » — l’antithèse pétrarquiste, tout le monde la pratiquait ; personne ne l’avait faite tenir dans un corps.
Car c’est là sa différence. Chez ses contemporains le désir est une figure de rhétorique ; chez elle il a une bouche, des bras, une nuit à passer. Le sonnet reste impeccable, et cela le rend plus troublant encore.
Note sur l’orthographe
Les textes sont donnés dans la graphie de 1555 : ie pour je, u pour v, sauoureus pour savoureux. Ne renoncez pas — lisez à voix haute, et tout se remet en place au bout de trois vers.
Une querelle érudite a prétendu au XXIe siècle qu’elle n’avait jamais écrit une ligne et qu’elle serait une créature d’imprimeurs. La thèse a fait du bruit ; elle n’a convaincu presque personne. Il reste les sonnets, et ils sont d’une seule main.
Choix de textes
- Baise m’encor, rebaise moy et baise — Elle réclame, elle compte, elle rend quatre pour un. Sous son nom, en 1555.
- Ie vis, ie meurs : ie me brule et me noye — L’antithèse pétrarquiste, rendue à un corps qui la subit.
- Tant que mes yeus pourront larmes espandre — Le sonnet du serment, tenu d’un seul souffle jusqu’au dernier vers.
- O beaus yeus bruns, o regards destournez — L’énumération amoureuse, forme ancienne qu’elle accélère jusqu’au vertige.
- Oh si i’estois en ce beau sein rauie — Le désir dit au conditionnel, ce qui ne l’atténue pas du tout.
- Ne reprenez, Dames, si i’ay aymé — Elle s’adresse aux femmes et leur demande de ne pas la juger.
- Quand vous lirez, o Dames Lionnoises — Elle sait exactement à qui elle écrit, et pourquoi.
- Lut, compagnon de ma calamité — Le luth comme seul témoin. L’instrument devient un personnage.
- Clere Venus, qui erres par les cieus — L’invocation à l’étoile, et une nuit qui ne finit pas.
- On voit mourir toute chose animee — Le raisonnement conduit comme une démonstration, jusqu’à la chute.
Pour le lire
Euvres de Louize Labé Lionnoize (1555) — vingt-quatre sonnets, trois élégies, un débat en prose et une épître qui presse les femmes d’écrire.
Œuvres complètes : sonnets, élégies, Débat de Folie et d’Amour — l’édition GF-Flammarion, avec le texte de 1555 et sa transcription.
Guillain Méjane























