Sélectionner une page

Vains baisers – Remy de Gourmont

Vains baisers – Remy de Gourmont

Qu’importe, s’ils sont vains, puisque j’y bois ton âme.

Quel parfum mets-tu sur ta bouche?

Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi,
Si quelque volonté te retenait encore,
Si, madone de chair, tu veux que l’on t’adore
Et qu’on souffre-de toi
Si l’heure différée était l’heure impossible,
L’heure chimérique et qui ne sonnera pas
Si l’instant doit venir, où, statue impassible,
Tu me dédaigneras
Si ces mains repoussaient les miennes
Si ces yeux se faisaient cruels
Si le gouffre noir où vont les choses anciennes
Dévorait ces amours faits pour être éternels.

Conserver comme note.
2 mai 1887, matin.

2 mai (suite).

Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la
vie?–Si mortes. Devoir?–Lire J. Simon pour s’en dégoûter. Deuils
laissés?–Cela passe. {~~}uvre à faire?–Duperie.
Lâcheté?–Zut! cela me regarde.

Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.

Je suis parti, j’ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant
deux jours, chère, jusqu’à ce que je vous revoie, j’aurai devant les
yeux cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la
cause. Je sors et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans
être bien sûr que je vous l’enverrai, ni même que vous le lirez demain
matin, puisque votre système m’est connu de n’ouvrir vos lettres qu’à de
certains moments.

Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont
pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l’effet d’une soudaine
déception. Comme elle m’est pénible, trois fois chère adorée, cette
pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car
volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j’eus cette idée
d’envoyer une dépêche, de rentrer, mais l’impression était causée,
hélas! et rien sur le moment n’aurait pu l’effacer. Et ce recul, cet
éloignement instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous
n’avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu’un
seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j’en subisse
l’impression? J’ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous
ai quittée, et c’est irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je
m’en veux et je ne puis rien que d’en souffrir, moi aussi. Je souffre de
cela plus que de tous les doutes, de toutes les sécheresses que j’ai pu
éprouver depuis que vous m’êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur
que de faire naître même une légère contrariété dans une femme que l’on
aime si intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au
centuple en soi-même?

Et tout cela pour une si petite cause? Il n’est pas de petites causes,
il n’est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter
légèrement votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien
sûre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à
part, d’avoir commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez
ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j’aurai manqué au
principe de n’évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément
partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le
sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable. Écrire
ce qu’on sent, le dire est également impossible, peut-être à un certain
degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il semble,
ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons,
ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement
j’essaie de dire, mais j’ose écrire avec sincérité, et si je parais fou,
qu’importe? je ne suis pas faux. Après tout c’est un extrême plaisir que
d’être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le sois,
sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et je ne
puis dire tout ce que je pense qu’en disant: je ne dis pas tout.
Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de
n’arriver qu’à un à peu près.

Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j’y reviens toujours, puisque
je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je
ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n’ai que
ce que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme
châtiment.

Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard, une
contraction dans vos lèvres, de l’ironie dans vos paroles, de la raideur
dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je vous ai
été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être, pourtant,
avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être auriez-vous pu me
laisser partir sous une impression moins déprimante, je m’exagère si
facilement les côtés attristants des choses. Mais je sais aussi que cela
a été tout à fait spontané chez vous et involontaire. Vous pouviez
dissimuler, vous en avez la force, je préfère que vous vous laissiez
aller à vos impressions, dussé-je en souffrir, et, si vous le
permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gré.

Je ne vous reverrai donc pas d’ici deux jours, et dans deux jours, je
ne vous aurai qu’au vol. Au moins, aurez-vous surmonté votre impression?
Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le
pouvoir, comme Zeus dans l’Olympe, de faire en moi le calme et la
tempête, la nuit et le jour d’un froncement de vos sourcils ou d’un
sourire de vos lèvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix
d’une si pénétrante et si infinie douceur qu’on irait dans les supplices
pour l’entendre. C’est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous
voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j’avais la
légèreté d’oublier que je ne l’ai pas mérité.

Adieu, ma chère vie.
10 h.-3/4.

Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2.

O mon amie, nos esprits sont bien frères. Tous deux, nous sentons si
vivement qu’un coup d’épingle nous est un coup de poignard; dans ce qui
vous est arrivé hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies
m’a mis dans cet état où l’on voit tout s’effondrer, où l’on a la
sensation d’être descendu soudain dans un abîme de ténèbres. Je réponds,
non pas à votre mot, où j’ai vu un sourire, mais à vos pages, où j’ai vu
une ombre. Plus qu’hier, après les avoir lues, j’ai eu l’impression d’un
désastre; j’ai refermé le coffret qui s’entr’ouvrait et si
maladroitement qu’il ne se rouvrira peut-être plus. Et j’ai piétiné
dessus, car il s’agit de votre coeur,–et vous dites cela, et vous le
croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la forêt
mystique et terrible, qui n’ose se reporter à son impression, tant elle
lui est dure; et moi je dois m’y replonger, vos lignes que je relis
depuis que je les ai, la perpétuent en moi. Ainsi les devoirs et les
obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous
semblent mettre une barrière entre nous. Il est vrai, je n’ai pas une
certaine indépendance qui me serait précieuse, on ne défait pas en un
instant les conditions d’une vie qui n’était pas destinée à Celle qui
est venue, puisqu’Elle n’était pas attendue, puisqu’on la fuyait. Je ne
prétendais qu’à faire ma tâche, qu’à mettre lentement en oeuvre mon
talent, sans autre but qu’une lointaine et chimérique satisfaction.
Pratique, je ne l’ai pas été, je n’ai pas su faire deux parts de ma
vie, l’une au rien qui en était le fond, l’autre au peut-être qui aurait
dû en être l’espérance. Je sens l’amertume de mon imprévoyance, mais
pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?–Il y a des minutes, vous
l’avez éprouvé–vis-à-vis de vous je ne sais ce que c’est–où la
cristallisation s’arrête, où reparaissent les parties noires et frustes
du rameau. Vous l’avez écrit, il m’a fallu le comprendre. Ainsi vous
savez que je ne suis qu’une illusion pour vous? Vous voyez ce que je
serai; c’est être bien près de voir ce que je suis. Dès qu’on s’arrête,
en gravissant certaines montagnes à pic, on redescend; et voudriez-vous
redescendre avant d’avoir atteint le faîte? Dites, voudriez-vous
redescendre jamais? O mon amie, vous êtes trop exigeante. Vous cherchez
l’introuvable et vous vous étonnez de ne le point rencontrer. Pourtant
déjà vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et
n’être jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier
qui n’aiment que ce qu’ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus
aimer ce qu’ils ont rencontré?

Vous interrogez l’avenir, question inutile; l’avenir, avec de certaines
âmes, est semblable au présent. Pour moi, avec vous, marcher vers
l’avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus
grand; je ne vous ai jamais pénétrée un peu plus sans vous aimer
davantage, ou, s’il ne m’est pas possible de vous aimer plus, sans
trouver à chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m’attacher à vous.
Oh! non, le présent ne me suffit pas. Le présent passe et l’avenir
demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable,
quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athlètes grecs
frottés d’essences pour laisser moins de prise à l’adversaire. Vous ne
vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais
cela, je puis en souffrir à mourir, mais cela ne m’arrête pas, et si
j’étais seul à souffrir, la souffrance me serait indifférente et même
chère.

Le navire a mis à la voile, le vent souffle, il faut lui céder ou faire
naufrage. Déjà vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez
d’avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir
ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon
analyse; la vôtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire.
Oui, je vous ai analysée, sous les jours les plus défavorables; et
toujours vous êtes ressortie victorieuse du creuset. L’indulgence, vous
n’en avez pas besoin; faut-il que j’aie la perspective d’avoir besoin de
la vôtre?

Compagnon de route,–déjà de cette association, vous parlez comme d’un
rêve, et c’est cela pourtant que je veux être, tout ou rien. Non, mon
amie, pas d’abnégation, c’est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux
Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance
avec eux. Aimez-moi ou détestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort.

8 h.-1/2.

P. S. Mais, ma chère âme, ce n’est pas une mise en demeure. Soyons ce
que nous n’avons jamais cessé d’être. Dites, que tout cela ne serve qu’à
nous attacher davantage. Oh! vous êtes, vraiment toute ma vie. Demain.

Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887.

Pourquoi ne pas vous écrire un peu, mon amie, quand je ne puis
vous voir. C’est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des
minutes avec vous, et après pourquoi ne pas vous envoyer mon écriture
qui vous forcera de passer avec moi l’instant que votre sagesse me
refuse?

Ce que vous avez dit hier soir, il m’a bien fallu le comprendre, sinon
l’admettre. Certainement cela me fera des intermittences pénibles, mais
j’ai trop foi en vous pour m’abandonner à en souffrir sans cesse.

Si l’avenir ne m’appartient pas, je m’en apercevrai toujours trop tôt,
si je dois être replongé dans les ténèbres, je n’y veux pas plus songer
qu’à la mort inéluctable dont la nécessité ne saurait gâter nos joies
présentes.

Et là, n’est-ce pas, il n’est point question d’inéluctable? C’est une
bataille à gagner ou à perdre, je veux la gagner et je suis sûr que vous
m’aimez assez pour m’y aider. J’aurais pu vous avoir comme adversaire,
car enfin, si je vous étais demeuré indifférent, je ne vous aimerais pas
moins et ce serait être vaincu d’avance; je vous ai pour alliée, votre
sincérité m’en assure et je me sens très fort. Vous ne me désespérez
pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me désespérerez pas, car vous ne
pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d’appui est là.
Éprouvez-moi, vous jugerez de ma résistance et vous prendrez confiance
en moi.

Quand même il ne s’agirait que d’un peut-être, je m’y attacherais
encore désespérément, parce que j’ai mis ma vie là et que je ne veux pas
et que je ne peux pas la reprendre.

Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le précipice.
Je ne vous questionnerai plus, j’en sais assez. Il me suffît des minutes
sombres que je passe loin de vous, qu’au moins rien ne voile les minutes
radieuses que me fait votre présence; je n’admets pas que la peur de
l’avenir me gâte le présent.

Les joies que vous me donnez font de moi un privilégié; mesurez-les,
mais ne les supprimez pas.

A demain, puisqu’il faut attendre jusque-là, ma très chère princesse.

Addio, carissima vita mia.

Samedi 21 mai, 11 h. du soir.

Je retrouve sur un carnet cette note:

«Samedi, 2 avril

Journée décisive. La passion l’emporte. Analyse, raisonnement, etc.,
finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd’hui seulement, puisque depuis
des semaines, je l’aimais!»

Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les
commencements et les hésitations premières de cette passion qui m’a pris
ma vie.

D’abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des
causeries avec elle et jamais l’occasion ne s’en présentait. Nulle idée
de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais.

Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V…
me dit qu’en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus
flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même
je commence à parfois m’intéresser à elle. Son retour annoncé m’est
comme une fête. Elle arrive, s’assied agitée, me jette son manchon,
privilège, m’éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu
d’elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux.

Un soir elle sort avec R… Mouvement de jalousie. Une histoire
singulière qui me laisse froid; je ne devais m’en inquiéter que plus
tard.

Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J’ai
senti la coquetterie de me plaire et j’y réponds: Il y a quelque chose.

Les samedis me deviennent précieux. J’y songe toute la semaine.

Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu’au plaisir
du moment.

Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je
autre chose qu’un plaisir de sympathie? Je m’observe. Je dois paraître
extrêmement froid. J’exagère la réserve, j’ai des mots de détachement à
glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.

Après le dernier étonnement je m’étais laissé aller à des vers, Ballade,
A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l’ironie m’avait buté. Je la crois
absolument rebelle même à une fantaisie.

Buté à cela, je m’observe mal, je me figure plus insensible
qu’elle-même.

Décidément je ne sens rien.

Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et
je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine
bouche. Je souffre, il n’y paraît rien.

C’est fini. Je l’aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé
d’être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace.

Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas
de fait, j’irai jusqu’au bout.

Trouvé le Vigny.

Quelles heures douces à l’écouter me lire ces vers. Sa voix n’a aucune
émotion, je doute. Cela n’a été qu’un abandon momentané.

Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..

Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu’à un baiser avant de
partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C’est une sensation de
bonheur telle que j’aurais pu m’en évanouir. Elle m’aime.

23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.

Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin
de me plonger, d’imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos
yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela
excessif, déjà écrit, du moins vous l’aurez lu, si vous le détruisez.

De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde
me fait plus encore sentir tout votre prix, et l’impossibilité de vivre
sans vous et parmi eux.

Pourtant, qu’ils me reçoivent d’une façon engageante, mais combien je
les dédaigne et que je m’y ennuie!

Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X…,
l’homme pratique, mais c’est une satisfaction d’écrire en face de lui
des choses qu’il ne saurait comprendre.

Tel est l’effet d’un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même
illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je
sentirais si j’étais près de vous.

Il me semble, après vingt-quatre heures d’absence, que je suis loin,
très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve
qu’en m’épanchant vers vous.

Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me
les faut.

A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime
uniquement.

Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.

Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou
dis-moi non. Laisse-moi t’aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire
de cette moitié de moi-même que tu t’es asservie? Hier, je le disais,
encore je le pense aujourd’hui; il y a des instants où je voudrais te
faire souffrir. Et je ne sais. D’un bout la passion touche à l’extrême
sagesse qui est de vouloir être heureux, de l’autre à l’extrême folie
qui est de se vouloir damner avec ce que l’on aime.

Bientôt je ne saurai plus où j’en suis. De ce résultat, si vous ne
m’aimiez pas, vous pourriez être très fière, peut-être. Il n’est point
donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent.
Peut-être, car cela dépend, peut-être, de l’organisme même et de son
pouvoir de sensation.

Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte,
lassés, nous retomberons. Vous l’ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me
hante. Il vaudrait mieux s’empoisonner et mourir avec une illusion
d’éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit
encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait
mieux.

D’implorer votre abnégation, non.

Ce mot a suffi pour m’arrêter.

Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au
sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances
sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m’aimes
et c’est l’orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un
homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.

Et pendant ce temps, l’heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons
un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et,
aveugle, l’avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur
est un illogisme dont la vie ne souffre pas l’accomplissement. Et, au
fond, ce n’est qu’un rêve gros d’une désillusion; l’heure divine, un
réveil.

Sais-tu que je n’ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te
redouterai comme une douleur.

C’est comme si j’étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la
voulusse emporter. Le désir, d’abord pénible, doux quand est venue
l’espérance, s’exacerbe en une torture quand l’impossible s’est dressé
devant lui.

Oh! tu n’as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent
réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est
de savoir si d’ici là je ne te haïrai pas.

Pourquoi ton baiser, hier soir, m’a-t-il brûlé ainsi? C’était bien le
fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l’esclave se révoltait?

Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue,
ou sur l’herbe mouillée qui me tentait. Comme j’ai été raisonnable! J’ai
été raisonnable comme une femme qui s’aime davantage que celui qu’elle
aime.

Et après m’être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s’appuyant à ton
épaule, tu m’as relevé impatiente.

A la bonne heure. C’était me dire qu’il faut être fort; et aussi, toutes
ces écritures sont de la faiblesse.

2 mai, midi 1/2.

Relu cette explosion d’invectives que je ne renie ni ne
regrette. Seulement, aujourd’hui, je suis moins noir, même pas noir du
tout; mais demain je le puis être autant et davantage.–La partie
est-elle égale? Moi, je l’aime sans conditions. C’est sagesse que d’en
mettre, et preuve d’expérience. Se fier à elle.

Et en tout, aucune certitude.

Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais
hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une
grande tentation. Finis.

Vendredi, 27 mai 87, 4 h.

Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son
image me vient aux yeux;–et comme un être en qui la volonté est dominée
par une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j’aime
cette femme.

Samedi matin, mai 87.

Copie de notes indéchiffrables que j’écrivis hier soir, à
minuit, en rentrant.

–Que d’amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s’aiment,
car si j’aime à l’excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection,
en sentir le prix.

Ne croyez pas m’avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s’y
trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l’ambition, celle qui
est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l’ai à un très haut
degré; et les moyens de parvenir, vous m’aiderez à les trouver.

Ce n’est pas cela qu’il vous faut?–Je ne puis ni ne voudrais me
changer. Aimez-moi tel que je suis.

Amère misère d’avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend
tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu’en ses abandons
même, ce rêve murmure: ce n’est pas cela, ce n’est pas toi, tu n’es
qu’une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce
qu’il me faut, tu ne peux me le donner.

Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d’union, tout, tout
cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre
l’aurait en récompense d’une ambition heureuse.

Allez à ces joies de l’orgueil, vous y trouverez encore autre chose,
l’amertume d’avoir senti la passion vraie vous frôler le coeur et de
n’avoir pas su lui attacher les ailes.

Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des
vaniteux, vous ferez des satisfaits,–et pas un heureux.

Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un
bien, est-ce un mal, la passion qu’on ne partage que jusqu’à la
sympathie?

Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le
pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait
une âme, où un être digne de toi se livrait tout entier.

Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l’ayant trouvé, tu le
laisserais!

Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux.

Souvent le souvenir de la chose passée,
Quand on le renouvelle est doux à la pensée.

Tu aurais le souvenir d’avoir été aimée comme plus on ne peut l’être.

Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m’as rien promis à moi,
rien, ni par les mots, ni par de l’écriture; rien, je n’ai eu que tes
baisers et tes étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes
bras autour de mon cou, que tout le contact abandonné de tout toi;–oh!
pas tout, eh bien! j’ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme.

M’aimais-tu pas, ces heures, ce jour?

Je ne t’appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.

Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me
sacrifie pas non plus.

Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où
brutalement s’étale un matin d’observations.

Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m’aimer?

Dis que ce n’est pas vrai. Tu es à moi. Tu seras à moi. Moi seul puis
t’aimer.

Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m’aimes.

Et dire qu’il n’y a pas en tout cela le quart de ce que je sens–que moi
qui me vante d’écrire exactement ce que je veux écrire–quand il s’agit
de moi-même les mots me manquent.

3 juin 1887.

Pas deux jours de suite, ni deux jours différents, même, je
n’éprouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer
à l’infini des mélodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie
perpétuellement et jamais sur le même mode: variété de rythmes.

–Il est assuré que de telles alternatives peuvent amener après
d’étranges excitations des phases de lourde dépression.

–Est-ce ma vie que je joue après tout? Assez invraisemblable. Aussi,
et dans le fond, je sais où je vais. L’alternative est entre un absolu
de joies et le néant. C’est avoir la partie belle.

Lundi matin, 6 juin 1887.

Je m’éveille et prends conscience de moi, ce matin, ma chère
âme, dans une joie extrêmement douce. Vous êtes habile en l’art des
compensations et celles d’hier furent des heures divines encore que
parfois torturantes, encore qu’incomplètes. Mais l’abandon suprême était
dans votre désir et dans votre volonté; ainsi, et en dépit des
momentanés obstacles, vous êtes à moi pour jamais. Ce n’est pas par
l’abnégation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos
lèvres, livrait sur les vôtres votre âme et votre vie; et, en échange,
n’avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu’à la dernière goutte,
toute ma vie épandue vers vous?

De tels moments, adoucis encore à distance, dans le souvenir, par
l’apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l’existence les
douleurs passées, les amertumes futures. Si nous n’avions que cela, mon
amie, notre part serait belle encore et privilégiée.–Comme vous avez
bien dompté mon orgueil d’homme, de me faire trouver douce l’abdication
des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos
mains, disant que vous seriez juge de l’heure, que je ne veux rien tenir
que de votre absolue liberté. C’est à cela, et cela seul, que je dois
tendre; écarter tout ce qui, de mon côté, nous sépare, comme vous,
puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils
obstacles entravent notre bonheur et notre définitive union. L’immense
joie ce me sera de sentir votre vie liée à ma vie par le ferme lien de
nos volontés, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera séparée
de moi,–questa, che mai da me non fia divisa.

Tant voudraient boire à la source où l’on oublie,–moi j’ai bu à la
source qui fait qu’on n’oublie pas. En chaque parcelle de mon être, il y
a un peu de vous, et tout entière, tu es en moi dans une intime
pénétration. Pour t’arracher de moi, il faudrait me dissoudre et
m’annihiler.–Et je me laisse aller à cette pensée, qui se prolonge en
une rêverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre
pour toi. Ame, esprit, sensibilité, tendresse,–intelligence, charme,
perfection physique,–chef-d’oeuvre, comment ne pas t’aimer, comment ne
pas t’adorer, mon impériale beauté, chère dominatrice de mes pensées?

Lundi, 10 h.–et de toutes les heures de ma vie.

Lundi, 6 juin, soir, 9 h.

Archives par mois