Sélectionner une page

Serais-tu seul ? – Marceline Desbordes-Valmore

Nature morte au lys et au drapé gris, Tamara de Lempicka (1941)

Tableau : Nature morte au lys et au drapé gris, Tamara de Lempicka, 1941

Je veux revoir l’espace où plongea ta pensée,
Et les sentiers de fleurs que tes pieds ont touchés.
Oh ! si j’avais de grandes ailes,
Que je traverserais de lieux !
J’irais, sous mes plumes fidèles,
Dans leurs pleurs essuyer tes yeux :
Je m’abattrais sur ta fenêtre,
Ou près de ton cœur endormi ;
Toi, quand tu me verrais paraître,
T’enfuirais-tu, mon seul ami ?

Non : tu subirais le prodige
Qui rouvrirait les cieux pour nous ;
Et, comme une fleur sur sa tige,
Je tremblerais sur tes genoux ;
Puis, craintive comme une femme,
Si je t’entraînais à demi,
Pour ne plus déchirer notre ame,
Me suivrais-tu, mon seul ami ?

À minuit la lune rayonne,
Et ma trace aurait un flambeau :
Vers tes pas, dont mon cœur frissonne,
Dieu, que le chemin serait beau !
Sous nos fleurs où, pleine de larmes,
Ta voix dans ma voix a gémi,
Comme au temps dont j’ai fait les charmes,
Serais-tu seul, mon seul ami ?

Mais le jour luit, mon rêve tombe ;
Au soleil les rêves ont peur ;
Et les ailes de ma colombe
Vont seules te porter mon cœur ;
Elle a respiré l’air où j’aime ;
Dans mes bras son vol a frémi :
Triste, comme un peu de moi-même,
Caresse-la, mon seul ami !

Texte : Wikisource · domaine public · lien affilié

Archives par mois