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L’histoire de la peinture vénitienne – Gilles Deleuze

L’histoire de la peinture vénitienne – Gilles Deleuze

(Extrait de ses cours de Vincennes sur la Nature des flux, 14/12/1971)

Par exemple l’histoire de la peinture. Très bizarre l’histoire de l’école vénitienne : très tard ça reste marqué du style dit byzantin alors que Venise a déjà bien avancé dans le capitalisme marchand, mais ce capitalisme marchand et bancaire, il reste tout à fait dans les pores de l’ancienne société despotique. Et tout le christianisme à ce moment là trouve comme sa forme picturale dans les agencements, à la lettre, pyramidaux sur un mode hiérarchique, qui répondent au surcodage despotique. Ces tableaux byzantins de l’école vénitienne vont jusqu’au milieu du 15ème siècle, vous avez ce beau style byzantin, et qu’est-ce qu’on voit : du christianisme surcodé, du christianisme interprété sur le style et le mode du surcodage : il y a le vieux despote, il y a le père, il y a le jésus, les tribus d’apôtres. Dans un tableau de Delphiore, il y a des files pyramidales qui sont éparpillées bien en rang, le regard bien droit. Ce n’est pas seulement les gens qui sont codés et surcodés dans l’art byzantin, c’est leurs organes qui sont codés qui sont codés et surcodés sous la grande unité du despote, que ce despote soit Dieu le père ou qu’il soit le grand byzantin. On a l’impression que leurs organes sont l’objet d’un investissement collectif hiérarchisé. Ça serait fou qu’une vierge regarde à droite pendant que le petit Jésus regarderait d’un autre côté. Pour inventer un truc comme ça, faut être fou ; ça ne peut pas se faire dans un régime où les organes sont collectivement investis, sont codés par la collectivité et surcodés. Dans le christianisme, les codes sont brouillés mais c’est parce que coexistent avec les codes territoriaux des codes despotiques, les couleurs mêmes interviennent dans le code pictural. Et si, dans le musée, vous changez de salle, vus découvrez tout à fait autre chose, c’est la grande joie et la grande angoisse aussi, ils sont en train de décoder les flux et ça ne coïncide pas avec l’explosion du capitalisme, c’est assez en retard ; le grand décodage des flux de peinture s’est fait autour de 1450, en plein 15ème, et c’est une espèce de coupure radicale : tout d’un coup, on voit l’écroulement de la hiérarchie des surcodages, l’écroulement des codes territoriaux, les flux de peinture deviennent fous, ça crève tous les codes, un flux passe. On a l’impression que les peintres, leur position comme toujours chez les artistes par rapport au système social, ils font des christ complètement pédés, ils font des christ complètement maniérés, tout ça c’est sexualisé, ils font des vierges qui valent pour toutes les femmes, des petits garçons qui viennent de boire, des petits garçons qui font caca, ils jouent vraiment à cette opération de décodage des flux de couleurs.

Et comment font-ils ? Tout ce qui passe comme si, pour la première fois, les personnages représentés, devenaient possesseurs de leurs organes : c’est fini les codages collectifs hiérarchisés des organes, les investissements sociaux des organes; voilà que la vierge et chaque personnage se mettent, à la lettre, à mener leur propre affaire ; à la lettre le tableau fuit par tous les bouts : la vierge regarde d’un côté, il y a deux types qui regardent le petit Jésus, un troisième regarde par là comme si quelque chose se passait, il y a des scènes à l’arrière plan, le tableau éclate dans toutes sortes de directions où chacun se met à posséder ses propres organes. Ils ne sont pas fous, il y en a un de l’école vénitienne qui fait une création du monde pas croyable : généralement la création du monde à la byzantine, ça se faisait dans l’ordre hiérarchique, il y avait une espèce de cône ou de grande pyramide de l’ordre despotique et tout en bas, les codes territoriaux ; la création du monde qui m’intéresse c’est un départ : il y a le Bon Dieu qui est dans l’air dans une position de coureur, et il donne un départ ; il a devant lui des canards et des poulets qui s’en vont à toute allure, et dans la mer il y a des poissons qui s’en vont aussi, il y a Dieu qui renvoie tout ça, c’est la fin de tous les codes.

Et qu’est-ce qu’ils font avec le corps du Christ ? Le corps du Christ ça leur sert de corps sans organes ; alors ils le machinent dans tous les sens, ils lui donnent des attitudes d’amoureux, de souffrance, de torture, mais on sent que là, c’est la joie. La perspective, vous comprenez la perspective, c’est rien comme truc ; ceux qui s’en sont passés, c’est qu’ils n’en avaient pas besoin, leurs problèmes étaient autres. La perspective c’est des lignes de fuite, ça ne peut servir que dans une peinture de décodage, mais c’est très secondaire, ça compte même pas dans l’organisation d’un tableau. Alors, qu’est-ce qu’ils sont en train de faire, on va décoller la hanche du Christ, on va faire du maniérisme, tous les corps de supplice, ça sert de corps sans organes, San Sebastian avec ses flèches dans tous les sens ; encore une fois, dans ce bouleversement du système pictural, la perspective ça n’est qu’un tout petit truc. Ce décodage généralisé des flux, ça doit être repris par autre chose qu’un code et, en effet, il n’y a plus de code pictural, mais il va y avoir une étrange machine picturale de mise en conjonction et ce qui va faire l’unité du tableau, ça ne va plus être une unité signifiant de code ou de surcode, ça va être un système d’échos, de répétitions, d’oppositions, de symétries, ça va être une véritable machine conjonctive, il s’agit de mettre en conjonction les flux de couleurs et de traits décodés. Il y a une véritable axiomatique picturale qui va remplacer les codes défaillants.

Le capitalisme ne se forme pas par la simple vertu du décodage des flux, il n’apparaît qu’au moment où les flux décodés en tant que décodés entrent en conjonction les uns avec les autres. Marx a dit quand ça se fait, c’est la grande théorie de la contingence. A Rome, comme à la fin de la féodalité, le décodage des flux a entraîné une nouvelle forme d’esclavagisme et pas du tout le capitalisme. Il a fallu la rencontre entre le flux de capital décodé et le flux de travail déterritorialisé. Pourquoi s’est faite cette rencontre : voir dans Marx l’accumulation primitive, à une condition parce que accumulation primitive, ça peut être un truc dangereux, si on se dit : ah oui, accumulation primitive, c’est le truc qui a servi au processus d’accumulation, on dirait aussi bien à la formation des stocks au début du capitalisme. Il faut bien voir que l’accumulation primitive elle est dite primitive pour la distinguer d’autres formes d’accumulation, mais elle n’est pas primitive au sens où elle aurait un premier temps …

Le fonctionnement du capitalisme, même pris dans son essence industrielle, c’est un fonctionnement bancaire et marchand, il faut maintenir que le capitalisme est essentiellement industriel, mais qu’il ne fonctionne que par son système bancaire et par ses circuits marchands. Pourquoi ? Il y a une espèce de conjonction ; le capital se met à contrôler la production, mais est-ce que c’est la première fois? Non ; mais si on reprend l’analyse de Marx, et Marx insiste là dessus : le contrôle de la production par le capital, d’une certaine manière il a toujours existé, et d’une autre manière il apparaît avec le capitalisme. Je veux dire que même dans la perspective d’un capitalisme bancaire et marchand, les banques et les marchands se réservent un monopole : il y a au début du capitalisme, la manière dont le capitalisme marchand anglais interdit aux capitalistes étrangers l’achat de la laine et du drap ; dans ce cas là, cette clause d’exclusivité est une forme sous laquelle les capitalistes marchands locaux s’assurent le contrôle de la production puisque les producteurs ne peuvent vendre à part eux ; il faut marquer deux temps : un premier temps : lorsque les capitalistes marchands, par exemple en Angleterre, font travailler à leur compte des producteurs avec une espèce de système de délégation où le producteur devient comme un sous-traitant, là, le capital commercial s’empare directement de la production, ce qui a impliqué historiquement le grand moment où le capitalisme marchand s’est mis en guerre contre les ligues, i.e. les associations de producteurs. Lutte entre les producteurs qui ne voyaient pas sans inquiétude leur asservissement au capital marchand, et le capitalisme marchand qui, au contraire, voulait s’assurer de plus en plus le contrôle de la production par ce système de sous-traitement. Mais il faudra, comme le dit Marx, un second temps…