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Les heures d’après-midi – Émile Verhaeren

Les heures d’après-midi – Émile Verhaeren

I.

L’âge est venu, pas à pas, jour à jour,
Poser ses mains sur le front nu de notre amour
Et, de ses yeux moins vifs, l’a regardé.

Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
Ont laissé choir un peu de leur force fervente
Sur l’étang pâle et sur les chemins doux.
Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
Une ombre dure, autour de sa lumière.

Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
Toutes les racines de nos deux cœurs
Plus que jamais plongent inassouvies,
Et se crispent et s’enfoncent, dans le bonheur.

Oh! ces heures d’après-midi ceintes de roses
Qui s’enlacent autour du temps et se reposent
La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!

Et rien, rien n’est meilleur que se sentir ainsi,
Heureux et, clairs encor, après combien d’années!
Mais si tout autre avait été la destinée
Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
–Quand même!–oh! j’eusse aimé vivre et mourir,
Sans me plaindre, d’une amour obstinée.

II

Roses de Juin, vous les plus belles,
Avec vos cœurs de soleil transpercés;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu’un vol léger d’oiseaux sur les branches posés;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s’émeuvent
Ou s’apaisent, au va et vient du vent,
Caresse d’ombre et d’or, sur le jardin mouvant;
Roses d’ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
A vous aimer, dans la clarté;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S’entr’aiment, s’exaltent et se reposent!

III

Si d’autres fleurs décorent la maison
Et la splendeur du paysage,
Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
Avec les grands yeux d’eau de leur mouvant visage.

Dites de quels lointains profonds et inconnus
Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
Avec du soleil sur leurs ailes?

Juillet a remplacé Avril dans le jardin
Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
L’espace est chaud et le vent frêle;
Mille insectes brillent dans l’air, joyeusement,
Et l’été passe, en sa robe de diamants
Et d’étincelles.

IV

L’ombre est lustrale et l’aurore irisée.
De la branche, d’où s’envole là-haut
L’oiseau,
Tombent des gouttes de rosée.

Une pureté lucide et frêle
Orne le matin si clair
Que des prismes semblent briller dans l’air.
On écoute une source; on entend un bruit d’ailes.

Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
Où nos étangs d’argent luisent dans la lumière
Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
Ton front est radieux et ton artère bat.

La vie intense et bonne et sa force divine
Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
En ta poitrine,
Que pour en contenir l’angoisse et la fureur,
Tes mains soudain prennent mes mains
Et les appuyent comme avec peur,
Contre ton cœur.

V

Je t’apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
D’avoir plongé mon corps dans l’or et dans la soie
Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
Mes pieds sont clairs d’avoir marché parmi les herbes,
Mes mains douces d’avoir touché le cœur des fleurs,
Mes yeux brillants d’avoir soudain senti les pleurs
Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
Devant la terre en fête et sa force éternelle.

L’espace entre ses bras de bougeante clarté,
Ivre et fervent et sanglotant, m’a emporté,
Et j’ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
Avec des cris captifs que délivraient mes pas.

Je t’apporte la vie et la beauté des plaines;
Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
Les origans ont caressé mes doigts, et l’air
Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.

VI

Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s’abandonner ma main.

Avec ma main qui longtemps s’abandonne
A la douceur de se sentir sur tes genoux,
Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux
Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes

Et c’est la joie intense et c’est l’amour profond
Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
Sans qu’un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
Ni même qu’un baiser n’aille brûler ton front.

Et nous prolongerions l’ardeur de ce silence
Et l’immobilité de nos muets désirs,
N’était que tout à coup à les sentir frémir
Je n’étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;

Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
Et qui jamais, pour rien au monde,
N’attenteraient à ces choses profondes
Dont nous vivons, sans en devoir parler.

VII

Très doucement, plus doucement encore,
Berce ma tête entre tes bras,
Mon front fiévreux et mes yeux las;
Très doucement, plus doucement encore.
Baise mes lèvres, et dis-moi
Ces mots plus doux à chaque aurore,
Quand me les dit ta voix,
Et que tu t’es donnée, et que je t’aime encore.

Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
Fut de gros rêves traversée;
La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
Et l’horizon est noir de nuages d’ennui.

Très doucement, plus doucement encore,
Berce ma tête entre tes bras,
Mon front fiévreux et mes yeux las;
C’est toi qui m’es la bonne aurore,
Dont la caresse est dans ta main
Et la lumière en tes paroles douces:
Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
Son signe,
Et me fait vivre, avec la volonté,
D’être une arme de force et de beauté,
Aux poings d’or d’une vie insigne.

VIII

Dans la maison où notre amour a voulu naître,
Avec les meubles chers peuplant l’ombre et les coins,
Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
Les roses qui nous regardent par les fenêtres.

Il est des jours choisis, d’un si doux réconfort,
Et des heures d’été, si belles de silence,
Que j’arrête parfois le temps qui se balance,
Dans l’horloge de chêne, avec son disque d’or.

Alors l’heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
Que le bonheur qui nous frôle n’entend plus rien,
Sinon les battements de ton cœur et du mien
Qu’une étreinte soudaine approche l’un de l’autre.

IX

Le bon travail, fenêtre ouverte,
Avec l’ombre des feuilles vertes
Et le voyage du soleil
Sur le papier vermeil,
Maintient la douce violence
De son silence,
En notre bonne et pensive maison.

Et vivement les fleurs se penchent
Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
Chantent et chantent
Pour que mes vers éclatent
Clairs et frais, purs et vrais,
Ainsi que leurs chansons,
Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.

Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
Parfois à l’ombre et au soleil mêlée;
Mais ta tête ne se retourne pas,
Pour que l’heure ne soit troublée
Où je travaille, avec mon cœur jaloux,
A ces poèmes francs et doux.

X

Toute croyance habite au fond de notre amour.
On lie une pensée ardente aux moindres choses:
A l’éveil d’un bourgeon, au déclin d’une rose,
Au vol d’un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
Arrive ou disparaît, dans l’ombre ou la lumière.
Un nid, qui se disjoint au bord moussu d’un toit
Et que le vent saccage, emplit l’esprit d’effroi.
Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières
Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.

Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
Qu’importe, acceptons-les sans trop savoir
Le faux, le vrai, le mal, le bien qu’elles présagent;
Soyons heureux de nous sentir, enfants,
Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.

XI

L’aube, l’ombre, le soir, l’espace et les étoiles;
Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
Ceux qui vivent d’amour vivent d’éternité.

Il n’importe que leur raison adhère ou railla
Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
Eux, sont les voyageurs d’au delà de la mer.

Ils regardent le jour luire de plage en plage,
Très loin, plus loin que l’océan et ses flots noirs;
La fixe certitude et le tremblant espoir
Pour leurs regards ardents ont le même visage.

Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
Leur âme est la profonde et soudaine clarté
Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu’eux-mêmes.

Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
Vivant des vérités que renferment leurs yeux
Simples et nus, profonds et doux comme l’aurore;
Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.

XII

C’est la bonne heure, où la lampe s’allume:
Tout est si calme et consolant, ce soir,
Et le silence est tel, que l’on entendrait choir
Des plumes.

C’est la bonne heure où, doucement,
S’en vient la bien-aimée,
Comme la brise ou la fumée,
Tout doucement, tout lentement.
Elle ne dit rien d’abord–et je l’écoute;
Et son âme, que j’entends toute,
Je la surprends luire et jaillir
Et je la baise sur ses yeux.

C’est la bonne heure, où la lampe s’allume,
Où les aveux
De s’être aimés le jour durant,
Du fond du cœur profond, mais transparent,
S’exhument.

Et l’on se dit les simples choses:
Le fruit qu’on a cueilli dans le jardin;
La fleur qui s’est ouverte,
D’entre les mousses vertes;
Et la pensée éclose, en des émois soudains,
Au souvenir d’un mot de tendresse fanée
Surpris au fond d’un vieux tiroir,
Sur un billet de l’autre année.

XIII

Les baisers morts des défuntes années
Ont mis leur sceau sur ton visage,
Et, sous le vent morne et rugueux de l’âge,
Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.

Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
Luire, comme un matin de fête,
Ni, lentement, se repeser ta tête,
Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,

Tes mains chères qui demeurent si douces
Ne viennent plus comme autrefois,
Avec de la lumière au bout des doigts,
Me caresser le front, comme une aube les mousses.

Ta chair jeune et belle, ta chair
Que je parais de mes pensées,
N’a plus sa fraîcheur pure de rosée,
Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.

Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
Tout est changé, même ta voix,
Ton corps s’est affaissé comme un pavois,
Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.

Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:
Que m’importent les ans jour à jour alourdis,
Puisque je sais que rien au monde
Ne troublera jamais notre être exalté
Et que notre âme est trop profonde
Pour que l’amour dépende encor de la beauté.

XIV

Voici quinze ans déjà que nous pensons d’accord;
Que notre ardeur claire et belle vainc l’habitude,
Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
Usent l’amour le plus tenace et le plus fort.

Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,

Mais exalte ton cœur dont le fond d’or s’entr’ouvre.
Tu te laisses naïvement approfondir,
Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.

C’est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
A la franchise nue et la simple bonté;
Nous agissons et nous vivons dans la clarté
D’une joyeuse et translucide confiance.

Ta force est d’être frêle et pure infiniment;
De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
Et d’avoir conservé, malgré la brume ou l’ombre,
Tous les rayons de l’aube en ton âme d’enfant.

XV

J’ai cru à tout jamais notre joie engourdie
Comme un soleil fané avant qu’il ne fût nuit,
Le jour qu’avec ses bras de plomb, la maladie
M’a lourdement traîné vers son fauteuil d’ennui.

Les fleurs et le jardin m’étaient crainte ou fallace;
Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
Pour retenir captif notre bonheur tremblant.

Mes désirs n’étaient plus que des plantes mauvaises,
Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
Je me sentais le cœur à la fois glace et braise
Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.

Mais tu me dis le mot qui bellement console
Sans le chercher ailleurs que dans l’immense amour;
Et je vivais avec le feu de ta parole
Et m’y chauffais, la nuit, jusqu’au lever du jour.

L’homme diminué que je me sentais être,
Pour moi-même et pour tous, n’existait par pour toi;
Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
Et je croyais en la santé, avec ta foi.

Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
L’air vivace, le vent des champs et des forêts,
Et les parfums du soir ou les odeurs de l’aube,
Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.

XVI

Tout ce qui vit autour de nous,
Sous la douce et fragile lumière,
Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
Et l’ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
Et les chantants et sautillants oiseaux
Qui follement s’essaiment,
Comme des grappes de joyaux
Dans le soleil,
Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
Ingénument, nous aime;
Et nous,
Nous aimons tout.

Nous adorons le lys que nous voyons grandir
Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
–Cercles environnés de pétales de flammes–
Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.

Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
Au long des murs, parmi les pariétaires,
Croissent, pour être proches de nos pas;
Et les herbes involontaires,
Dans le gazon où nous avons passé,
Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.

Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l’herbe,
Simples et purs, ardents et exaltés,
Perdus dans notre amour comme, dans l’or, les gerbes,
Et fièrement, laissant l’impérieux été
Trouer et traverser de ses pleines clartés
Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.

XVII

Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau
Vers ta bonté et vers ta charité
Sans cesse inassouvies,
Je t’aime et te louange et je te remercie
D’être venue, un jour, si simplement,
Par les chemins du dévouement,
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.

Depuis ce jour,
Je sais, oh! quel amour
Candide et clair ainsi que la rosée
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.

Je me sens tien, par tous les liens brûlants
Qui rattachent à leur brasier les flammes;
Toute ma chair, toute mon âme
Monte vers toi, d’un inlassable élan;
Je ne cesse de longuement me souvenir
De ta ferveur profonde et de ton charme,
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s’emplir,
Délicieusement, d’inoubliables larmes.

Et je m’en viens vers toi, heureux et recueilli,
Avec le désir fier d’être à jamais celui
Qui t’est et te sera la plus sûre des joies.
Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
Tout écho de mon être à ton appel répond;
L’heure est unique et d’extase solennisée
Et mes doigts sont tremblants, rien qu’à frôler ton front,
Comme s’ils y touchaient l’aile de tes pensées.

XVIII

Les jours de fraîche et tranquille santé,
Lorsque la vie est belle ainsi qu’une conquête,
Le bon travail prend place à mes côtés,
Comme un ami qu’on fête.

Il vient des pays doux et rayonnants,
Avec des mots plus clairs que les rosées,
Pour y sertir, en les illuminant,
Nos sentiments et nos pensées.

Il saisit l’être en un tourbillon fou;
Il érige l’esprit, sur de géants pilastres;
Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
Il apporte le don d’être Dieu tout à coup.

Et les transports fiévreux et les affres profondes,
Tout sert à sa tragique volonté
De rajeunir le sang de la beauté,
Dans les veines du monde.

Je suis à sa merci, comme une ardente proie.

Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
Vers le repos de ton amour,
Avec les feux de mon idée ample et suprême,
Me semble-t-il–oh! qu’un instant–
Que je t’apporte, en mon cœur haletant,
Le battement de cœur de l’univers lui-même.

XIX

Je suis sorti des bosquets du sommeil,
Morose un peu de l’avoir délaissée
Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
Loin du joyeux et matinal soleil.

Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
Et je m’en vais par le jardin, songeant
A des vers clairs de cristal et d’argent
Qui tinteraient, dans la lumière.

Puis tout à coup, je m’en reviens vers toi,
Avec tant de ferveur et tant d’émoi
Qu’il me semble que ma pensée
De loin, subitement, a déjà traversé,
Pour provoquer ta joie et ton réveil,
Toute l’ombre feuillue et lourde du sommeil.

Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
Que l’ombre et le silence encore possèdent,
Mes baisers francs, mes baisers clairs,
Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.

XX

Hélas! lorsque le plomb des maladies,
Avec mon sang torpide et lourd,
Avec mon sang de jour en jour
Plus torpide et plus lourd,
Coulait, parmi mes veines engourdies;

Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
Sur mes longues mains pâles
Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
Du mal insidieux;

Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
Que je n’avais plus même assez de force
Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,
Et baiser, là, notre bonheur;

Lorsque les jours mornes et identiques
Rongeaient ma via avec morosité,
Jamais je n’aurais pu trouver la volonté
Et la force de me dresser stoïque,

Si tu n’avais versé dans mon corps quotidien,
Avec tes mains patientes, douces, sereine,
A chaque heure des si longues semaines,
L’héroïsme secret qui coulait dans le tien.

XXI

Le clair jardin c’est la santé.

Il la prodigue, en sa clarté,
Au va et vient de ses milliers de mains,
De palmes et de feuilles.

Et la bonne ombre, où il accueille,
Après de longs chemins,
Nos pas,
Verse, à nos membres las,
Une force vivace et douce
Comme ses mousses.

Quand l’étang joue avec lèvent et le soleil,
Un cœur vermeil
Semble habiter au fond de l’eau
Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
Qui dans leur splendeur bougent,
Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
Leurs coupes d’or et de sang rouge.

Le jardin clair c’est la santé.

XXII

C’était en juin, dans le jardin,
C’était notre heure et notre jour;
Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
Les choses,
Qu’il nous semblait que doucement s’ouvraient
Et nous voyaient et nous aimaient
Les roses.

Le ciel était plus pur qu’il ne le fut jamais:
Les insectes et les oiseaux
Volaient dans l’or et dans la joie
D’un air frêle comme la soie;
Et nos baisers étaient si beaux
Qu’ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.

On eût dit un bonheur qui tout à coup s’azure
Et veut le ciel entier pour resplendir;
Toute la vie entrait, par de douces brisures,
Dans notre être, pour le grandir.

Et ce n’étaient que cris invocatoires,
Et fous élans et prières et vœux,
Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
Afin de croire.

XXIII

Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
L’élan qui t’emporte à nous aimer plus fort, toujours.
Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.

Un serrement de mains, un regard doux t’enfièvre;
Et ton cœur m’apparaît si soudainement beau
Que j’ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
Et que j’en sois indigne et que tu m’aimes trop.

Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
Pour le pauvre être humain qui n’a qu’un pauvre cœur
Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.

XXIV

O le calme jardin d’été où rien ne bouge!
Sinon là-bas, vers le milieu
De l’étang clair et radieux,
Pareils à des langues de feu,
Des poissons rouges.

Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
Calmes et apaisées
Et lucides–comme cette eau
De confiance et de repos.

Et l’eau s’éclaire et les poissons sautillent
Au brusque et merveilleux soleil,
Non loin des iris verts et des blanches coquilles
Et des pierres, immobiles
Autour des bords vermeils.

Et c’est doux de les voir aller, venir ainsi,
Dans la fraîcheur et la splendeur
Qui les effleure,
Sans crainte aucune et sans souci,
Qu’ils ramènent, du fond à la surface,
D’autres regrets que des regrets fugaces.

XXV

Comme à d’autres, l’heure et l’humeur:
L’heure morose ou l’humeur malévole
Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;
Mais, néanmoins, jamais,
Même les soirs des jours mauvais,
Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.

La sincérité claire, ardente, illuminée,
Nous fut joie et conseil,
Si bien que notre âme passionnée
Toujours s’y retrempa, comme en un flux vermeil.

Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
Les égrenant comme un âpre rosaire,

L’un devant l’autre, en sanglotant d’amour;
Et doucement et tour à tour
Sur nos lèvres qui les disaient d’une voix haute
Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes

Ainsi,
Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
Et regardant notre âme renaître,
Comme renaît après la pluie,
Quand le soleil la chauffe et doucement l’essuie,
La pureté de verre et d’or d’une fenêtre.

XXVI

Les barques d’or du bel été
Qui partirent, folles d’espace,
S’en reviennent mornes et lasses
Des horizons ensanglantés.

A coups de rames monotones,
Elles s’avancent sur les eaux;
On les prendrait pour des berceaux
Où dormiraient des fleurs d’automne

Tiges de lys au beau front d’or,
Toutes vous gisez abattues;
Seules, les roses s évertuent
A vivre, au delà de la mort.

Qu’importe à leur beauté plénière
Qu’Octobre luise ou bien Avril:
Leur désir simple et puéril
Boit, jusqu’au sang, toute lumière.

Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
Sous la nuée âpre et hagarde,
Sitôt qu’une clarté se darde
Elles s’exaltent vers Noël.

Vous, nos âmes, faites comme elles;
Elles n’ont pas l’orgueil des lys,
Mais détiennent, entre leurs plis,
L’ardeur sacrée et immortelle.

XXVII

Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,
Vainsmots créés par ceux qui diminuent l’amour;
Soleil, tu ne distingues pas d’entre tes flammes
Celles du soir, de l’aube ou du midi des jours.

Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.

Car aimer, c’est agir et s’exalter sans trève;
O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,
A quoi bon soupeser l’or pur de notre rêve?
Je t’aime tout entière, avec mon être entier.

XXVIII

L’immobile beauté
Des soirs d’été,
Sur les gazons où ils s’éploient,
Nous offre le symbole
Sans geste vain, ni sans parole,
Du repos dans la joie.

Le matin jeune et ses surprises
S’en sont allés, avec les brises;
Midi lui-même et les pans de velours
De ses vents chauds, de ses vents lourds
Ne tombe plus sur la plaine torride;
Et voici l’heure où, lentement, le soir,
Sais que bouge la branche ou que l’étang se ride,
S’en vient, du haut des monts, dans le jardin, s’asseoir.

O la planité d’or à l’infini des eaux,
Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
Et le tranquille et somptueux silence,
Dont nous goûtons alors
Si fort
L’immuable présence,
Que notre vœu serait d’en vivre ou d’en mourir
Et d’en revivre,
Comme deux cœurs, inlassablement ivres
De lumières, qui ne peuvent périr!

XXIX

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.

Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Et comme on s’aimerait, en se sentant vieillir.

Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
Qu’en ce moment j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

XXX

«Heures du matin clair», «Heures d’après-midi»,
Heures superbement et doucement élues,
Dont la ronde s’allonge en nos sentiers tiédis
Et que nos rosiers d’or au passage saluent;
Voici l’été qui meurt et l’automne qui naît.

Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?

Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
Entrelacer vos pas égaux et radieux;

Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
Tournant, dans l’ombre et le soleil, sur les pelouses,
–Tel un suprême, immense et souverain espoir–
Les pas et les adieux de mes «heures du soir».

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