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Le monument Sainte-Foye – William Chapman

Le monument Sainte-Foye – William Chapman

Là toute inimitié s’efface sous la pierre.
Le dernier souffle éteint la haine dans les cœurs,
Et le veut des vaincus y mêle la poussière,
À la poussière des vainqueurs.

I.

Salut à toi, salut, ô modeste colonne,
Qui portes sur ton front le torse de Bellone,
Dont l’humble chapiteau fait courber le passant,
Parle au cœur du poète, avec tant d’éloquence,
Et devant lui déroule une épopée immense
Écrite un jour avec du sang !

Toujours j’aime à venir, sous un ciel sombre ou rose,
Fouler le gazon où ton pied d’airain repose,
Jadis témoin de tant de bravoure et d’efforts ;
Car là je crois ouïr, dans mes moments d’extase,
Indécise rumeur qui monte de ta base,
La voix de tous nos héros morts ;

Car, comptant un par un tous nos titres de gloire,
Sur ton socle je lis toute la belle histoire
De mon pays pour qui j’ai souvent maint souci ;
Car, dans la voix du vent, dans l’hymnes des fontaines,
Dans le chant des oiseaux, dans les rumeurs lointaines
Du farouche Montmorency,

Je crois ouïr le bruit du clairon des alarmes,
Les éclats du canon, le cliquetis des armes,
Des fiers triomphateurs les cris victorieux
Dont les échos lointains exaltent ma pensée,
Ouïr les plus beaux chants de la sainte odyssée
De notre passé glorieux !…

II.

Plus d’un siècle avait fui depuis le jour néfaste
Où l’immortel Cartier joyeux, enthousiaste,
Toucha nos bords fleuris, pour la première fois,
Où l’Étendard Sacré, flottant sur ce rivage,
Remplit d’émotions l’indigène sauvage
Et fit tressaillir nos grands bois.

Depuis longtemps Québec dressait sa tête altière :
Stadacona dormait dans l’oubli légendaire.
Déjà le sol avait du soc subi l’affront,
Et, sous le crucifix de nos missionnaires,
Les farouches enfants des forêts centenaires
Avaient enfin courbé le front.

Bien des fois, sous le ciel de la jeune Amérique,
Le colon canadien, le soldat homérique,
Avait quitté ses champs, pour voler aux combats ;
Mais toujours le triomphe avait suivi la lutte,
Chaque fois il était revenu dans sa hutte,
Avec des lauriers sous ses pas,

En vain leurs ennemis, plus forts qu’eux par le nombre,
Avaient cent fois tenté de faire entrer dans l’ombre
Nos vaillants défenseurs et leur noble drapeau,
Avaient cent fois tenté de forger une chaîne :
Dans ces jours orageux toujours l’énorme chêne
Tomba plutôt que le roseau.

Parfois, lorsque le sort inconstant et sévère
Semblait vouloir trahir les preux que je révère,
Une voix leur soufflait : Courage ! je suis là !…
Et l’ange du pays dans l’éternelle aurore
Inscrivait Oswego ! deux noms plus grands encore.
Carillon ! Monongahela !

Mais l’heure approchait où, pour payer l’avanie,
D’un monarque, la France allait être punie.
La mesure était comble et devait renverser ;
Chaque victoire était pour nous infructueuse ;
L’orage s’apprêtait son aile impétueuse
Allait bientôt nous terrasser.

III.

Enfin l’heure sonna. Trompant la vigilance
Des grenadiers français trop pleins de confiance, —
Marchant à la faveur de la plus sombre nuit,
Wolfe, à l’aube, a rangé ses troupes en bataille,
Brûlantes du désir d’affronter la mitraille,
Ivres de vengeance et de bruit.

Surpris par lui, Montcalm, à cette heure funeste,
Sous ses drapeau rassemble à la hâte le reste
De ses braves lutteurs épargnés par le sort,
Et puis, encourageant les cœurs, de sa parole,
Sur son coursier plus prompt que l’ouragan, il vole
Où s’étend l’aile de la mort.

La trompette a sonné. Comme un vaste incendie,
En hurlant la mêlée, en un-clin-d’œil grandie,
Êtreint les régiments dans un cercle de feu ;
Le canon aux abois crache des flots de soufre,
Et la plaine soudain devient un large gouffre
Caché sous un tourbillon bleu.

Déployant dans les airs ses ailes enflammées,
Voilé par un brouillard, l’archange des armées
Semble lutter pour nous ; mais tout-à-coup, hélas !
Il a tourné les yeux vers la horde étrangère…
Au même instant Montcalm a fermé sa paupière
Sous le doigt glacé du trépas.

C’en est fait par la force et le nombre pressée,
Notre armée héroïque est enfin écrasée,
Et Wolfe expirant voit vaincre sa légion.
De ce moment la France enlève à sa couronne
Le plus riche joyau qui maintenant rayonne
Au diadème d’Albion.

IV.

Près d’une année a fui. Sur cette même plaine
Qui vit fuir les géants dont ma pensée est pleine,
Un combat olympique est encore engagé.
D’un côté, c’est Murray, l’illustre capitaine,
De l’autre Lévis qui veut, dans sa noble haine,
Que l’honneur français soit vengé.

Choc sanglant ! Des soldats de l’une et l’autre armée,
On dirait des démons à travers la fumée,
Tant leurs élans sont grands, leurs coups audacieux ;
Voulant vaincre à tout prix, ils vont le front fantasque,
Et leurs cris prolongés volent dans la bourrasque,
Et s’élèvent jusques aux cieux.

Et, joignant ses rumeurs à leur clameur farouche,
Le bois voisin se plaint sous le vent qui le couche,
La foudre retentit ainsi qu’un lourd marteau ;
Et le ciel en courroux, ouvrant ses catar actes,
De ce drame, voulant cacher les derniers actes,
Inonde l’immense plateau.

Mais quel bruit tout a coup a vibré dans l’espace,
Plus fort que l’aboiement de l’ouragan qui passe,
Et plus doux qu’un soupir de feuille qui bruit ?
Est-ce la voix… Bravo ! c’est un cri de victoire…
Four la France adorée, aux fastes de l’histoire
Un nouveau triomphe est inscrit !

V.

Mais pour elle ce fut le dernier sur nos plages.
Dès lors le destin mit ses points noirs sur nos pages,
Et la Pompadour eut raison de nos héros ;
Et, malgré de Lévis la revanche éclatante.
Il nous fallut enfin céder à la tourmente,
Nous courber devant nos bourreaux.

Nous reçûmes le joug. La dernière espérance
De nos pères, hélas ! le drapeau de la France
Repassa l’Océan, pour ne plus revenir…
Oh ! qui pourra jamais dire l’angoisse extrême
De ces pauvres vaincus n’osant alors pas même
Lever les yeux vers l’avenir !

VI.

Comme Israël tombé pleurant toujours Solyme,
Comme la verte Erin, cette noble victime,
Le Canada souffrait les plus noirs attentats ;
En dépit des traités de nos vainqueurs, les traîtres !
Il nous fallait ramper devant ces nouveaux maîtres,
Traîner le boulets des forçats.

Quelquefois nos tyrans relâchaient nos entraves,
Et nous disaient : « Allons, vous n’êtes plus esclaves,
« Désormais vous aurez comme nous liberté ! »
Un doux rayon d’espoir perçait soudain notre âme,
Nos cœurs ravis brûlaient d’une magique flamme ;
Nous reprenions notre fierté.

Comme en un soir obscur, quand gronde au ciel l’orage,
Pour son fils attardé redoutant le naufrage,
La mère du pêcheur, assise au bord de l’eau,
Découvre, avec transport, sur la houle sauvage
La voile d’un esquif qui revient au rivage
Comme une aile blanche d’oiseau :

De même, le regard vers la mère-patrie
Aimée ici toujours avec idolâtrie,
On croyait découvrir à l’horizon lointain
Les voiles d’une flotte au brillant équipage,
Ramenant le bonheur chassé de notre plage,
Devant le glaive du destin.

Mais, hélas ! aussitôt, ainsi que sur le sable
S’effacent aux baisers de l’onde insaisissable,
Les dessins griffonnés par la main du penseur,
Disparaissait pour nous ce décevant mirage,
Et le vainqueur saxon reprenait, dans sa rage,
L’infâme fouet de l’oppresseur.

VII.

Longtemps, longtemps dura l’affreuse tyrannie,
Car Albion trompée épuisa son génie
À nous faire vider comme à Napoléon
Le calice rempli de sa haine implacable ;
Mais il vint une époque où l’agneau misérable
Se changea soudain en lion.

Alors, pour nous défendre, on vit une poignée
De paysans, armés d’une vieille cognée
Ou d’un méchant mousquet, hardiment se ranger
Contre les bataillons d’une armée, ô mystère !
Pour ne pas se soumettre aux vœux de l’Angleterre,
Contents se laisse égorger.

Comme les fiers enfants de la vieille Vendée,
Ils ont rougi de sang leur terre fécondée,
Ils ont rendu sacrés la corde et l’échafaud…
Ô Chénier, Cardinal, Lorimier, fous sublimes,
L’on peut vous comparer à ces cœurs magnanimes :
Bonchamp, Stofflet, Cathélineau !

Oui, gloire à vous, martyrs du saint patriotisme !
En flagellant, un jour, l’aveugle fanatisme,
Vous avez conservé nos droits les plus sacrés,
Et sauvé du péril l’honneur de votre race !…
Les poètes toujours chanteront, pleins d’audace,
Vos noms sur leurs luths inspirés !

Maintenant, grâce à vous, sous la même bannière,
Les enfants de la France et ceux de l’Angleterre
Marchent ensemble unis vers le progrès divin ;
Grâce à vous, nous avons oublié la vengeance,
Et les vieux guerriers morts, qu’illustra la vaillance,
Se sont un jour donné la main.

Et, se ressouvenant du grand jour des batailles,
Le pays leur a fait d’égales funérailles,
À tressé des lauriers pour leur front souverain ;
Puis il a marqué le sol où rêve le poète,
Qui vit notre victoire avec notre défaite,
D’un sceau de granit et d’airain

VIII.

Et toi devant lequel mon pas distrait s’arrête,
Dont le nom évoqué me fait courber la tête,
Et remplit tout à coup mon cœur d’émotion,
Des braves d’autrefois proclamant le courage,
Tu fus ce sceau sacré, notre plus ferme gage
De paix, de force et d’union !

Sur les lieux dont l’aspect fait palpiter mon âme,
Sur le plateau qui vit dénouer le grand drame,
Reste toujours debout, ô mon beau monument,
Et sur tous les guerriers qui dorment sous ta pierre
Qu’inonde aujourd’hui Mai de sa blonde lumière,
Pèse toujours légèrement !

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