
Le chien avocat – Marceline Desbordes-Valmore

J’ai connu un garçon que je ne nommerai pas. Il se reconnaîtra peut-être
en lisant son histoire; mais je ne ferai pas semblant de savoir que
c’est lui, il ne faut jamais nommer ceux dont on ne peut dire du bien.
Il avait un chien, ce garçon, un bon chien, qui ne sautait pas sur le
monde, qui ne montrait pas les dents aux enfants ou aux pauvres, comme
tant de chiens d’une mauvaise nature, et qu’il faut se garder de
provoquer. Celui-là aboyait et préservait par une vigilance active, la
maison de l’attaque des voleurs. Il allait avec son petit maître, dès
que celui-ci appelait: Facteur! Facteur! De plus, il s’asseyait sur ces
jambes de derrière, levait le menton, caressait de ses pattes libres et
souples; il relevait une canne, des gants avec beaucoup de délicatesse,
et faisait mille tours réjouissants qui l’auraient fait aimer de tout
le monde. Et ce méchant garçon battait le pauvre Facteur! il le faisait
pirouetter et hurler à vous fendre le coeur. Un jour, il alla jusqu’à
suspendre une pierre à la queue du bon animal, le fouettant pour le
faire courir avec ce poids douloureux qui le blessait jusqu’au sang.
Aussi, Facteur, malgré sa tendresse et sa soumission, lui lançait des
regards pleins de reproche et de ressentiment.
Un homme vit cette cruauté de l’enfant qu’il saisit, lui et son fouet,
avec son bras vigoureux et vengeur. Il pendit la pierre aux cheveux du
méchant maître de Facteur, et le fouetta pour le faire courir à son
tour.
–Eh bien! monsieur le tyran, dit-il, comment vous trouvez-vous
maintenant? pensez-vous qu’il soit doux d’être traité comme vous traitez
votre chien?
L’enfant rêvait, mais l’ardent Facteur poussait des cris lamentables,
comme s’il eût demandé la grâce de son maître. Il y avait même une
grosse larme dans ses yeux, et ses deux pattes levées s’agitaient en
tous sens devant l’homme comme deux bras d’avocat.
–Si votre chien ne plaidait pas avec tant d’éloquence pour vous, dit
l’homme, je vous ferais courir ainsi par la ville. Aimez-le donc bien,
car c’est lui qui vous délivre! et il retira la pierre des cheveux
douloureux de l’enfant.
Monsieur! dit celui-ci, touché de repentir et caressant son chien, qui
le regardait avec tendresse, prenez Facteur avec vous; je l’ai rendu
trop malheureux pour oser encore être son maître.
–Eh! bien gardez-le, dit l’homme, pour réparer votre dureté envers
lui. Vous voyez bien qu’il vous aime encore, et que vous seul pouvez le
consoler du mal que vous lui avez fait.
–Je crois qu’il ne voudra plus me suivre, repartit le garçon humilié.
–Marchez devant lui, et moi, je vais l’appeler pour l’éprouver encore.
–L’enfant s’éloigna, plein d’anxiété, tandis que le passant invitait
Facteur à le suivre.
Oh! Facteur avait bien autre chose à faire!
–Me voilà, sembla-t-il dire à son maître, en sautant d’un bond jusque
sur sa poitrine.
–Tu fais bien! Facteur, répondit son jeune maître, qui pleura cette
fois de tendresse, et qui l’emporta comme un ami dans ses bras.
N’émoussez pas le remords; il ressemble à une lancette qui blesse
pour guérir.























