
L’Auberge espagnole – Cédric Klapisch

Une Europe en colocation
L’appartement est le vrai sujet du film. On y parle anglais, espagnol, français, italien, on s’y dispute sur le ménage, le frigo, les horaires de la salle de bains, on s’y aime et on s’y trompe. Wendy, l’Anglaise, jouée par Kelly Reilly, est la plus rangée ; Isabelle, la Belge, jouée par Cécile de France, est la plus libre ; Soledad, Alessandro, Tobias et Lars complètent une tablée qui ressemble à un sommet européen où personne ne serait d’accord et où tout le monde finirait par s’entendre.
Klapisch a cherché ses acteurs dans chacun des pays concernés, en Allemagne, au Danemark, en Espagne, en Italie et en Angleterre, et cette authenticité se sent. Les accents, les malentendus, les blagues qu’on ne comprend qu’à moitié donnent au film une vérité que n’aurait pas eue une distribution française déguisée.
Xavier, ou Klapisch à vingt-cinq ans
Romain Duris, qui avait débuté chez Klapisch dans « Le Péril jeune », trouve avec Xavier le rôle de sa vie, et le personnage qui l’accompagnera sur trois films. Xavier est un garçon sympathique, un peu lâche, qui ne sait pas ce qu’il veut, qui aime Martine mais tombe amoureux d’Anne-Sophie, une jeune Française mariée, jouée par Judith Godrèche, et qui découvre à Barcelone qu’il ne veut pas être fonctionnaire.
Duris le joue avec un naturel désarmant, sans chercher à le rendre aimable. Il parle face caméra, commente sa propre vie, s’y perd, et le film, construit comme le roman que Xavier finira par écrire, a le désordre et la vivacité d’un journal intime.
Cécile de France, la révélation
Le film a révélé plusieurs actrices, mais c’est Cécile de France qui a emporté le César du meilleur espoir féminin en 2003. Isabelle, lesbienne décomplexée, drôle, franche, est le personnage le plus libre du film, et la scène où elle enseigne à Xavier comment séduire une femme est restée dans toutes les mémoires.
Audrey Tautou, qui sortait du triomphe d’« Amélie Poulain », accepte le rôle ingrat de la fiancée restée à Paris, et le joue avec une justesse qui empêche le film de la caricaturer. Kelly Reilly, en Anglaise coincée qui craque, et Kevin Bishop, en frère lourdaud débarqué pour les vacances, offrent quelques-unes des meilleures scènes de comédie.
La génération Erasmus
Il est rare qu’un film change quelque chose dans la réalité. « L’Auberge espagnole » l’a fait. Le programme Erasmus existait depuis quinze ans, mais c’est ce film qui l’a rendu célèbre auprès du grand public, et des milliers d’étudiants sont partis à Barcelone, à Madrid ou à Berlin en ayant son image en tête. L’expression même d’« auberge espagnole », qui date du XVIIIe siècle et désigne un lieu où l’on ne trouve que ce qu’on y apporte, a retrouvé grâce à lui une seconde jeunesse.
Le film est aussi un portrait de l’Europe du début des années 2000, celle de l’euro tout neuf et des frontières ouvertes, une Europe jeune, optimiste, un peu naïve, qui croyait qu’on pouvait vivre ensemble à condition de partager le frigo.
Le désordre comme style
Klapisch filme cette année avec une liberté formelle qui surprit à l’époque : accélérés, écrans divisés, retours en arrière, commentaires en voix off, images de Barcelone saturées de couleurs. Certains y ont vu du bricolage ; c’est une manière de traduire le vertige d’une année où tout arrive à la fois. La musique, de Daft Punk à Radiohead, rythme cette euphorie.
Le film a été nommé aux César dans six catégories, dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario, et il a rapporté plus de trente millions de dollars dans le monde.
Conclusion : ce qu’on y apporte
Ce qui a vieilli, ce sont quelques clichés nationaux qui font sourire, une réalisation parfois brouillonne, et une vision de l’Europe que l’histoire récente a rendue un peu nostalgique. Le film est plus une chronique qu’un récit, et il le sait.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la dernière scène. Revenu à Paris, Xavier entre au ministère, regarde les couloirs, les bureaux, les costumes, et s’enfuit en courant. Il va écrire. On l’a tous rêvé un jour, et ce film, plus de vingt ans après, donne encore envie de partir, de parler mal une langue qu’on ne connaît pas, et de revenir changé.







































































































