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La briseuse d’aiguilles. – Marceline Desbordes-Valmore

La briseuse d’aiguilles. – Marceline Desbordes-Valmore

Une petite fille dont je ne peux me décider à écrire le nom, parce
qu’elle serait triste qu’on la connût commençait à faire quelques
ouvrages assez réguliers. Pourtant elle tenait si gauchement ses
aiguilles qu’elle les brisait toutes. C’était déjà mal; mais ce qui
l’était bien plus, c’était de jeter tous ces débris à travers la chambre
comme une petite sans soins, sans prévoyance pour les accidents qui
pouvaient en résulter.

–Soyez sûre, lui dit plusieurs fois sa maman, que cette habitude vous
fera du chagrin; car vous blesserez quelqu’un en répandant ainsi ces
fines pointes d’acier qui peuvent pénétrer à travers des souliers
légers. Jugez des pieds nus! voudriez-vous, ma fille, avoir jamais
blessé quelqu’un? Oh! non, maman, c’est la dernière fois, s’écria-t-elle
en relevant à part ces fragments dangereux. Et ce ne fut pas la dernière
fois.

Elle travailla encore sans se corriger; elle cassa des aiguilles et pour
ne pas employer l’espace d’une seconde à les ranger avec ordre, elle les
jeta par dessus sa tête comme un vrai dragon de désobéissance, en ayant
l’air de dire: bah! tant pis!

C’était un tort ajouté à deux autres torts; cela ne fait-il pas de la
peine? Moi, cela m’en fait; car, du reste, cette petite imprudente
n’était pas méchante, vous allez voir.

Un matin, son plus jeune frère qui commençait à marcher seul, fut un
moment laissé par sa bonne auprès de son berceau, sans qu’elle lui eût
mis encore ses souliers. L’enfant tout libre et tout content, accourut
ainsi pieds nus, pour embrasser sa soeur qui était fort affairée d’un
feston plus fin que les autres, où elle avait déjà cassé bien des
aiguilles.

Un cri perçant de l’innocente créature fit pâlir la petite brodeuse.
Avec un battement de coeur que l’on devine elle accourut au secours
de l’enfant, qui, tombé de douleur, tenait en l’air son petit pied en
poussant des cris si perçants que sa soeur ne pouvait les étouffer en le
baisant sur sa bouche toute grande ouverte.

Ce fut une pitié de voir ce pied délicat s’enfler, malade et fiévreux
au point qu’il fallut des bains de mauve, des compresses de lait, des
bandelettes et des soins de mère qui valent un régiment de médecins,
pour empêcher que ce pied charmant ne fût coupé; ce qui fait frémir d’y
penser. Ce fut triste aussi de voir cette pauvre briseuse d’aiguilles,
pleine de repentir, pâle et honteuse entre sa mère qui était fort grave
et son chère frère, enveloppé comme un petit boiteux, qui la caressait
au lieu de lui faire un reproche.

Nous devons lui rendre la justice de dire qu’elle se corrigea pour la
vie et devint la plus rangeuse du monde. Mais à quel prix! Ne valait-il
pas d’abord mieux écouter la tendre leçon de sa mère? qu’en dites-vous?
Moi je pense que cela valait cent fois mieux. Je vous prie de profiter
de sa faute en la lui pardonnant comme Dieu la lui a pardonnée.

L’ordre est une vertu si attrayante, qu’elle invite toutes les
autres à venir se ranger autour d’elle,

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