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XXXIII – Victor Hugo

XXXIII – Victor Hugo

Comme lorsqu’une armée inonde des campagnes,
Une immense rumeur se disperse dans l’air.
Il se fait un grand bruit du côté des montagnes ;
Il se fait un grand bruit du côté de la mer.

Le poëte a crié : — Qu’est ce bruit ? Dans les ombres
Il remplit la montagne, il remplit l’océan.
N’est-ce pas l’avalanche, aigle des Alpes sombres ?
Ô goëland des flots, n’est-ce pas l’ouragan ?

Le goëland, du fond des mers où la nef penche,
Est venu. Le grand aigle est venu du Mont Blanc.
Et l’aigle a répondu : — Ce n’est pas l’avalanche.
— Ce n’est pas la tempête, a dit le goëland.

Ô farouches oiseaux ! quoi ! ce n’est pas la trombe,
Ce n’est pas l’aquilon que votre aile connaît ?
— Non, du côté des monts c’est un monde qui tombe.
— Non, du côté des mers c’est un monde qui naît.

Et le poëte a dit : — Que Dieu vous accompagne !
Retournez l’un et l’autre à vos nids hasardeux.
Toi, va-t’en à ta mer. Toi, rentre à ta montagne.
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

L’Amérique surgit, et Rome meurt ! ta Rome !
Crains-tu pas d’effacer, Seigneur, notre chemin,
Et de dénaturer le fond même de l’homme,
En déplaçant ainsi tout le génie humain ?

Donc la matière prend le monde à la pensée !
L’Italie était l’art, la foi, le cœur, le feu.
L’Amérique est sans âme. Ouvrière glacée,
Elle a l’homme pour but. L’Italie avait Dieu.

Un astre ardent se couche, un astre froid se lève.
Seigneur ! Philadelphie, un comptoir de marchands,
Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve,
Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants !

C’est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde,
Pourras-tu, sans livrer l’âme humaine au sommeil,
Et sans diminuer la lumière du monde,
Lui donner cette lune au lieu de ce soleil ?

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