
Iles de poissy – Jean Lorrain

(Coins de Seine.)
Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes,
dans un coin de nature trempé d’ombre et de soleil, au bord
de l’eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la
galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée
comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette
quinquagénaire entr’ouverte cette vieillesse heureuse.
De l’eau, du vent et des feuilles… elle a réalisé enfin ce
rêve d’une jeunesse laborieuse: figurante d’abord, acteuse
ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente
ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la
femme qu’il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée,
exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit
dans l’avant-scène d’un théâtre à flonflons, vit aujourd’hui
rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine.
Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers
éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d’eaux,
maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine
ondulant comme des vagues, avec à l’horizon le frisson argenté des
saules et des roseaux.
Après le lit sur rue, elle a l’île sur Seine.
Mais elle a mieux encore… Elle a trop longtemps prêté et sa
bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d’autrui, elle a
trop longtemps joué la répugnante comédie de l’amour dans les
payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et
trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.
Maintenant qu’elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots
enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l’Hôtel
des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire,
elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle
aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché
par les acheteurs d’amour, c’est sa revanche sur les mâles qui
autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et
à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de
joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour:
jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses
jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l’heure, à la nuit, à
l’année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles
et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens
biblique) et l’assouvir.
Et tous les étés, dès la fin mai, vient s’installer avec elle,
dans l’île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux
cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus
souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde
et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le
roux, de ceux qu’Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait
dans le Cirque et, après un coup d’œil, attachait à sa suite,
hommes de cour.
On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque
saison en amène un nouveau sûrement, et d’une année à l’autre, ce
n’est jamais le même.
Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets
brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou
se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de
tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous
sens et, prestes, les ramènent sur l’étain en fusion du fleuve
ensoleillé moiré par-ci par-là par l’ombre des grands arbres:
leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles
portent son nom entrelacé de parlantes devises: Petit poisson
deviendra grand ou Crescit in piscem; un crédit leur est ouvert
dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du
voisinage: ce sont les rois de l’île, les princes époux des
poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés
de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d’inviter des amis.
Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine,
d’Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy,
l’équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à
l’air moulés dans d’éclatants maillots chiffrés de soie violette.
Étendue à l’avant du bateau sous la toile écrue d’une ombrelle, la
dame, elle, juponnée de serge blanche, en veston bleu d’aspirant
de marine et casquette galonnée de yachtman, dirige les rames
et commande la manœuvre… encore jolie, ma foi, vue des rives
lointaines et sous son voile et sous son fard.
La musculeuse équipe obtient souvent le prix, et le lendemain des
noms imprimés dans les feuilles nous apprennent quel est l’heureux
mortel qui règne cet été dans l’île de Sainte-Périne!
Couchers de soleil et soirs d’actrices, derniers rayons, suprêmes
flammes, baisers d’un demi-siècle et lointains crépuscules,
fritures de Seine et amours suburbaines, fantaisies impériales de
cocotte vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée très femme,
poissons d’eau douce, fredons de guinguette, âmes d’automne, soirs
de banlieue et boue de Paris.
XII






















