
— Gentleman-dog from new-land — – Tristan Corbière

mort d’une balle.
Toi: ne pas suivre en domestique,
Ni lécher en fille publique!
–Maître-philosophe cynique:
N’être pas traité comme un chien,
Chien! tu le veux–et tu fais bien.
–Toi: rester toi; ne pas connaître
Ton écuelle ni ton maître.
Ne jamais marcher sur les mains,
Chien!–c’est bon pour les humains.
… Pour l’amour–qu’à cela ne tienne
Viole des chiens–Gare la Chienne!
Mords–Chien–et nul ne te mordra.
Emporte le morceau–Hurrah!–
Mais après, ne fais pas la bête;
S’il faut payer–paye–Et fais tête
Aux fouets qu’on te montrera.
–Pur ton sang! pur ton chic sauvage!
–Hurler, nager–
Et, si l’on te fait enrager….
Enrage!
Ile de Batz–Octobre
A JUVÉNAL DE LAIT
Incipe, parve puer, risu cagnosce….
A grands coups d’avirons de douze pieds, tu rames
En vers … et contre tout–Hommes, auvergnats, femmes.–
Tu n’as pas vu l’endroit et tu cherches l’envers.
Jeune renard en chasse…. Ils sont trop verts–tes vers.
C’est le vers solitaire.–On le purge.–Ces Dames
Sont le remède. Après tu feras de tes nerfs
Des cordes-à-boyau; quand, guitares sans âmes,
Les vers te reviendront déchantés et soufferts.
Hystérique à rebours, ta Muse est trop superbe,
Petit cochon de lait, qui n’as goûté qu’en herbe,
L’acre saveur du fruit encore défendu.
Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées,
Fleurs d’herboriste, mais, autrefois ramassées….
Quand il faisait beau temps au paradis perdu.
A UNE DEMOISELLE
Pour Piano et Chant
La dent de ton Erard, râtelier osanore,
Et scie et broie à crû, sous son tic-tac nerveux,
La gamme de tes dents, autre clavier sonore….
Touches qui ne vont pas aux cordes des cheveux!
–Cauchemar de meunier, ta: Rêverie agile!
–Grattage, ton: Premier amour à quatre mains!
O femme transposée en Morceau difficile,
Tes croches sans douleur n’ont pas d’accents humains!
Déchiffre au clavecin cet accord de ma lyre;
Télégraphe à musique, il pourra le traduire:
Cri d’os, dur, sec, qui plaque et casse–Plangorer….
Jamais!–La clef-de-Sol n’est pas la clef de l’âme,
La clef-de-Fa n’est pas la syllabe de Femme,
Et deux demi-soupirs … ce n’est pas soupirer.
DÉCOURAGEUX
Ce fut un vrai poète: Il n’avait pas de chant.
Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.
Peintre: il aimait son art–Il oublia de peindre….
Il voyait trop–Et voir est un aveuglement.
–Songe-creux: bien profond il resta dans son rêve;
Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,
Sans ouvrir le bonhomme, et se chercher dedans.
–Par héros de roman: il adorait la brune,
Sans voir s’elle était blonde…. Il adorait la lune;
Mais il n’aima jamais–Il n’avait pas le temps.
–Chercheur infatigable: Ici-bas où l’on rame,
Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.
Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien….
Mineur de la pensée: il touchait son front blême,
Pour gratter un bouton ou gratter le problème
Qui travaillait là–Faire rien.–
–Il parlait: «Oui, la Muse est stérile! elle est fille
D’amour, d’oisiveté, de prostitution;
Ne la déformez pas en ventre de famille
Que couvre un étalon pour la production!»
«O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée!
Vous tous que son caprice a touchés en amants,
–Vanité, vanité–La folle nuit passée,
Vous l’affichez en charge aux yeux ronds des manants!»
«Elle vous effleurait, vous, comme chats qu’on noie,
Vous avez accroché son aile ou son réseau,
Fiers d’avoir dans vos mains un bout de plume d’oie,
Ou des poils à gratter, en façon de pinceau!»
–Il disait: «O naïf Océan! O fleurettes,
Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes!…
Quel vitrier a peint! quel aveugle a chanté!…
Et quel vitrier chante en raclant sa palette,
Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette!
–Est-ce l’art?…»
–Lui resta dans le Sublime Bête
Noyer son orgueil vide et sa virginité.
(Méditerranée).
RAPSODIE DU SOURD
A Madame D—-
L’homme de l’art lui dit:–Fort bien, restons-en là.
Le traitement est fait: vous êtes sourd. Voilà
Comme quoi vous avez l’organe bien perdu.–
Et lui comprit trop bien, n’ayant pas entendu.
–Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre
La tête comme un bon cercueil.
Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre
Avec un légitime orgueil….
A l’oeil–Mais gare à l’oeil jaloux, gardant la place
De l’oreille au clou!…–Non–A quoi sert de braver:
… Si j’ai sifflé trop haut le ridicule en face,
En face, et bassement, il pourra me baver!…
Moi, mannequin muet, à fil banal!–Demain,
Dans la rue, un ami peut me prendre la main,
En me disant: vieux pot…. ou rien, en radouci;
Et je lui répondrai–Pas mal et vous, merci!–
Si l’un me corne un mot, j’enrage de l’entendre;
Si quelqu’autre se tait: serait-ce par pitié?…
Toujours, comme un rébus, je travaille à surprendre
Un mot de travers….–Non–On m’a donc oublié!
–Ou bien–autre guitare–un officieux être
Dont la lippe me fait le mouvement de paître,
Croit me parler…. Et moi je tire, en me rongeant.
Un sourire idiot–d’un air intelligent!
–Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme!
Et–coup de pied de l’âne…. Hue!–Une bonne-femme
Vieille Limonadière, aussi, de la Passion!
Peut venir saliver sa sainte compassion
Dans ma trompe-d’Eustache, à pleins cris, à plein cor,
Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor!
–Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,
Je suis là, mais absent…. On dit: Est-ce un gâteux,
Poète muselé, hérisson à rebour?…–
Un haussement d’épaule, et ça veut dire: un sourd.
–Hystérique tourment d’un Tantale acoustique!
Je vois voler des mots que je ne puis happer;
Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,
Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.
O musique céleste: entendre, sur du plâtre,
Gratter un coquillage! un rasoir, un couteau
Grinçant dans un bouchon!… un couplet de théâtre!
Un os vivant qu’on scie! un monsieur! un rondeau!…
–Rien–Je parle sous moi…. Des mots qu’à l’air je jette
De chic, et sans savoir si je parle en indou….
Ou peut-être en canard, comme la clarinette
D’un aveugle bouché qui se trompe de trou.
–Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête!
Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé
Qui rend la voix de femme ainsi qu’une sonnette,
Qu’un coucou!… quelquefois: un moucheron ailé….
–Va te coucher, mon coeur! et ne bats plus de l’aile.
Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,
Et tout ce qui vibrait là–je ne sais plus où–
Oubliette où l’on vient de tirer le verrou.
–Soyez muette pour moi, contemplative Idole,
Tous les deux, l’un par l’autre, oubliant la parole,
Vous ne me direz mot: je ne répondrai rien….
Et rien ne pourra dédorer l’entretien.
Le silence est d’or (Saint Jean Chrysostome)
FRÈRE ET SOEUR JUMEAUX
Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l’âge….
Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,
Obliquant de travers, l’air piteux et sauvage….
Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.
Ils allaient devant eux essuyant les risées,
–Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec–
Serrés l’un contre l’autre et roides, sans pensées….
Eh bien, je les aimais–leur parapluie avec!–
Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes:
La Soeur à la popotte, et l’Autre sous les armes;
Ils gardaient l’uniforme encor–veuf de galon:
Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.
Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,
Depuis le champignon jusqu’au paradis bleu,
Je flânais aux bois, seul–à deux aussi: la femme
Que j’aimais comme l’air … m’en doutant assez peu.
–Soudain, au coin d’un champ, sous l’ombre verdoyante
Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,
Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l’aube souriante,
Souriaient rayonnants … quand nous avons passé.
Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,
Comme un sourd aveugle, et sa soeur dans un sillon,
Grelottant au soleil, écoutait un grillon
Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.
–Avez-vous remarqué l’humaine créature
Qui végète loin du vulgaire intelligent,
Et dont l’âme d’instinct, au trait de la figure,
Se lit….–N’avez-vous pas aimé de chien couchant?…
Ils avaient de cela–De retour dans l’enfance,
Tenant chaud l’un à l’autre, ils attendaient le jour
Ensemble pour la mort comme pour la naissance….
–Et je les regardais en pensant à l’amour….
Mais l’Amour que j’avais près de moi voulut rire;
Et moi, pauvre honteux de mon émotion,
J’eus le coeur de crier au vieux duo: Tityre!–
* * * * *
Et j’ai fait ces vieux vers en expiation.
LITANIE DU SOMMEIL
«J’ai scié le sommeil!»
(MACBETH.)
Vous qui ronflez au coin d’une épouse endormie,
RUMINANT! savez-vous ce soupir: L’INSOMNIE?
–Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,
Papillon de minuit dans la nuit envolé,
Sans un coup d’aile ami, vous laissant sur le seuil,
Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans oeil:
–Avez-vous navigué?… La pensée est la houle
Ressassant le galet: ma tête … votre boule.
–Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?
–Non?–bien, c’est l’insomnie.–Un grand coup de talon
Là!–Vous voyez cligner des chandelles étranges:
Une femme, une Gloire en soleil, des archanges….
Et, la nuit s’éteignant dans le jour à demi,
Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.
Sommeil! écoute-moi: je parlerai bien bas:
Sommeil–Ciel-de-lit de ceux qui n’en ont pas!
Toi qui planes avec l’Albatros des tempêtes,
Et qui t’assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!
SOMMEIL!–Oreiller blanc des vierges assez bêtes!
Et Soupape à secret des vierges assez faites!
–Moelleux Matelas de l’échine en arête!
Sac noir où les chassés s’en vont cacher leur tête!
Rôdeur de boulevard extérieur! Proxénète!
Pays où le muet se réveille prophète!
Césure du vers long, et Rime du poète!
SOMMEIL!–Loup-Garou gris! Sommeil Noir de fumée!
SOMMEIL!–Loup de velours, de dentelle embaumée!
Baiser de l’Inconnue, et Baiser de l’Aimée!
–SOMMEIL! Voleur de nuit! Folle-brise pâmée!
Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!
Carrosse à Cendrillon ramassant les Traînées!
Obscène Confesseur des dévotes mort-nées!
Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
Du martyr que la mort tiraille sur sa claie!
O Sourire forcé de la crise tuée!
SOMMEIL Brise alizée! Aurorale buée!
Trop-plein de l’existence, et Torchon neuf qu’on passe
Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse!
Grain d’ennui qui nous pleut de l’ennui des espaces!
Chose qui court encor, sans sillage et sans traces!
Pont-levis des fossés! Passage des impasses!
SOMMEIL!–Caméléon tout pailleté d’étoiles!
Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!
Femme du rendez-vous, s’enveloppant d’un voile!
SOMMEIL!–Triste Araignée, étends sur moi ta toile!
SOMMEIL auréolé! féerique Apothéose,
Exaltant le grabat du déclassé qui pose!
Patient Auditeur de l’incompris qui cause!
Refuge du pêcheur, de l’innocent qui n’ose!
Domino! Diables-bleus! Ange-gardien rose!
Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes!
Réveil des échos morts et des choses profondes,
–Journal du soir: TEMPS, SIÈCLE et REVUE DES DEUX MONDES!
Fontaine de Jouvence et Borne de l’envie!
–Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!
Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
Pour la noyer d’air pur au large de la vie!
Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
Du Chat, du Commissaire, et de Polichinelle,
Du violoncelliste et de son violoncelle,
Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle!
Grand Dieu, Maître de tout! Maître de ma Maîtresse
Qui me trompe avec toi–l’amoureuse Paresse–
O bain de voluptés! Éventail de caresse!
SOMMEIL! Honnêteté des voleurs! Clair de lune
Des yeux crevés!–SOMMEIL! Roulette de fortune
De tout infortuné! Balayeur de rancune!
O corde-de-pendu de la Planète lourde!
Accord éolien hantant l’oreille sourde!
–Beau Conteur à dormir debout: conte ta bourde?…
SOMMEIL!–Foyer de ceux dont morte est la falourde!
SOMMEIL–Foyer de ceux dont la falourde est morte!
Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte!
Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!
Paravent du mari contre la femme-forte!
Surface des profonds! Profondeur des jocrisses!
Nourrice du soldat et Soldat des nourrices!
Paix des juges-de-paix! Police des polices!
SOMMEIL!–Belle-de-nuit entrouvrant son calice!
Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice!
Puits de vérité de monsieur la Palisse!
Soupirail d’en haut! Rais de poussière impalpable,
Qui viens rayer du jour la lanterne implacable!
* * * * *
Sommeil–Écoute-moi, je parlerai bien bas:
Crépuscule flottant de l’Être ou n’Être pas!….
Sombre lucidité! Clair-obscur! Souvenir
De l’Inouï! Marée! Horizon! Avenir!
Conte des Mille-et-une-nuits doux à ouïr!
Lampiste d’Aladin qui sais nous éblouir!
Eunuque noir! muet blanc! Derviche! Djinn! Fakir!
Conte de Fée où le Roi se laisse assoupir!
Forêt-vierge où Peau-d’Ane en pleurs va s’accroupir!
Garde-manger où l’Ogre encor va s’assouvir!
Tourelle où ma soeur Anne allait voir rien venir!
Tour où dame Malbrouck voyait page courir….
Où Femme Barbe-Bleue oyait l’heure mourir!…
Où Belle au-Bois-Dormant dormait dans un soupir!
Cuirasse du petit! Camisole du fort!
Lampion des éteints! Éteignoir du remord!
Conscience du juste, et du pochard qui dort!
Contre-poids des poids faux de l’épicier de Sort!
Portrait enluminé de la livide Mort!
Grand fleuve où Cupidon va retremper ses dards
SOMMEIL!–Corne de Diane, et corne du cornard!
Couveur de magistrats et Couveur de lézards!
Marmite d’Arlequin!–bout de cuir, lard, homard–
SOMMEIL!–Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.
Boulet des forcenés, Liberté des captifs!
Sabbat du somnambule et Relai des poussifs!–
SOMME! Actif du passif et Passif de l’actif!
Pavillon de la Folle et Folle du poncif!…
–O viens changer de patte au cormoran pensif!
O brun Amant de l’Ombre! Amant honteux du jour!
Bal de nuit où Psyché veut démasquer l’Amour!
Grosse Nudité du chanoine en jupon court!
Panier-à-salade idéal! Banal four!
Omnibus où, dans l’Orbe, on fait pour rien un tour
Sommeil! Drame hagard! Sommeil, molle Langueur!
Bouche d’or du silence et Bâillon du blagueur!
Berceuse des vaincus! Perchoir des coqs vainqueurs!
Alinéa du livre où dorment les longueurs!
Du jeune homme rêveur Singulier Féminin!
De la femme rêvant pluriel masculin!
SOMMEIL!–Râtelier du Pégase fringant!
SOMMEIL!–Petite pluie abattant l’ouragan!
SOMMEIL!–Dédale vague où vient le revenant!
SOMMEIL!–Long corridor où plangore le vent!
Néant du fainéant! Lazzarone infini!
Aurore boréale au sein du jour terni!
Sommeil!–Autant de pris sur notre éternité!
Tour du cadran à blanc! Clou du Mont-de-Piété!
Héritage en Espagne à tout déshérité!
Coup de rapière dans l’eau du fleuve Léthé!
Génie au nimbe d’or des grands hallucinés
Nid des petits hiboux! Aile des déplumés!
Immense Vache à lait dont nous sommes les veaux!
Arche où le hère et le boa changent de peaux!
Arc-en-ciel miroitant! Faux du vrai! Vrai du faux!
Ivresse que la brute appelle le repos!
Sorcière de Bohême à sayon d’oripeaux!
Tityre sous l’ombrage essayant des pipeaux!
Temps qui porte un chibouck à la place de faux!
Parque qui met un peu d’huile à ses ciseaux!
Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!
Chat qui joue avec le peloton d’Atropos!
SOMMEIL!–Manne de grâce au coeur disgracié!
* * * * *























