
Fragment iii – André Chénier

Du temps et du besoin l’inévitable empire
Dut avoir aux humains enseigné l’art d’écrire.
D’autres arts l’ont poli; mais aux arts, le premier, 135
Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier,
Sur la feuille d’Égypte ou sur la peau ductile,
Même un jour sur le dos d’un albâtre docile,
Au fond des eaux formé des dépouilles du lin,
Une main éloquente, avec cet art divin, 140
Tient, fait voir l’invisible et rapide pensée,
L’abstraite intelligence et palpable et tracée;
Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois
Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne 145
Commença d’approcher, d’unir la race humaine,
La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,
Des contrats attestés garants sûrs et muets,
Furent le livre auguste et les lettres sacrées
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. 150
Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi
L’un de l’autre emporter la parole et la foi;
Ils surent donc, broyant de liquides matières,
L’un sur l’autre imprimer leurs images grossières,
Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, 155
Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
De là dans l’Orient ces colonnes savantes,
Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes,
De la religion ténébreux monuments,
Pour les sages futurs laborieux tourments, 160
Archives de l’État, où les mains politiques
Traçaient en longs tableaux les annales publiques.
De là, dans un amas d’emblèmes captieux,
Pour le peuple ignorant monstre religieux,
Des membres ennemis vont composer ensemble 165
Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble:
Un corps de femme au front d’un aigle enfant des airs
Joint l’écaille et les flancs d’un habitant des mers.
Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être
Tant que tous nos discours n’ont su voir ni connaître 170
Que les objets présents dans la nature épars,
Et que tout notre esprit était dans nos regards.
Mais on vit, quand vers l’homme on apprit à descendre,
Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre,
Du coeur, des passions les plus secrets détours, 175
Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts,
Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure,
Du sens confus et vague elle épaissit la nuit.
Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, 180
Compte combien de mots l’héréditaire usage
A transmis jusqu’à lui pour former un langage.
Pour chacun de ces mots un signe est inventé,
Et la main qui l’entend des lèvres répété
Se souvient d’en tracer cette image fidèle; 185
Et sitôt qu’une idée inconnue et nouvelle
Grossit d’un mot nouveau ces mots déjà nombreux,
Un nouveau signe accourt s’enrôler avec eux.
C’est alors, sur des pas si faciles à suivre,
Que l’esprit des humains est assuré de vivre. 190
C’est alors que le fer à la pierre, aux métaux,
Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux,
Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées;
Et l’oeil sait reconnaître une forme aux idées.
Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus 195
Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus.
Le passé du présent est l’arbitre et le père,
Le conduit par la main, l’encourage, l’éclaire.
Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux,
Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, 200
La patrie, au milieu des embûches, des traîtres,
Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres,
Cherche ce qu’ils feraient en un danger pareil,
Et des siècles vieillis assemble le conseil.
(Troisième chant.)
III






















