
Fernando Pessoa — Celui qui était plusieurs

1888 — 1935
Je dors tout éveillé, debout contre la vitre à laquelle je m’appuie,
comme à toute chose. […] Et je ne sais ni ce que j’éprouve,
ni ce que j’ai envie d’éprouver, je ne sais ce que je pense ni ce que je suis.
Le silence qui naît du bruit de la pluie
« Je ne sais ce que je suis. » Ce n’est pas une coquetterie de mélancolique : c’est le problème que Fernando Pessoa a passé sa vie à traiter, et il l’a traité de la manière la plus radicale qu’un écrivain ait jamais tentée. Il a cessé d’être une personne pour devenir plusieurs.
Il les appelait des hétéronymes — non pas des pseudonymes, mais des auteurs entiers, avec une date de naissance, un métier, une philosophie, un style, des opinions et des querelles entre eux. Alberto Caeiro, le maître païen. Ricardo Reis, le médecin classique. Álvaro de Campos, l’ingénieur futuriste. Et Bernardo Soares, l’employé de bureau.
Un employé de Lisbonne
Né à Lisbonne en 1888, il perd son père à cinq ans et grandit à Durban, en Afrique du Sud, où son beau-père est consul. Il y est scolarisé en anglais — il écrira toute sa vie dans les deux langues.
Rentré à vingt ans, il ne quittera plus Lisbonne. Son métier : correspondancier. Il traduit en anglais et en français le courrier commercial de maisons d’import-export, à la tâche, quelques heures par jour. Le reste du temps, il écrit.
De son vivant il n’a publié qu’un seul livre en portugais, Mensagem, en 1934, un an avant sa mort. À sa disparition, on a trouvé une malle contenant environ vingt-sept mille documents.
Le Livre de l’intranquillité
C’est de cette malle que sort ce que le Vagabond réunit ici : les fragments du Livre de l’intranquillité, attribués à Bernardo Soares, « aide-comptable dans la ville de Lisbonne ».
Ce ne sont pas des poèmes et ce n’est pas un journal. Ce sont des états — la pluie dans une rue étroite, un bureau vide au mois d’août, l’écœurement, la fraternité impossible, un patron qu’on regarde en pensant à autre chose. Soares n’a aucune vie ; il a seulement une fenêtre et une conscience trop fine, et il note.
Le livre n’existait pas comme livre : c’est un éditeur qui, en 1982, a rassemblé et ordonné les feuillets. Chaque édition en propose un ordre différent. C’est peut-être le seul grand livre du XXe siècle dont la forme reste ouverte.
Pourquoi il est ici
On peut trouver étrange de croiser de la prose portugaise sur un site de poésie française. Elle y est à sa place. Ces fragments font ce que fait un poème : ils saisissent un état sans le raconter, et ils tiennent sur la seule justesse de la phrase.
Il est mort à Lisbonne le 30 novembre 1935, à quarante-sept ans, d’une cirrhose. Sa dernière phrase écrite, en anglais, fut : I know not what tomorrow will bring.
Choix de textes
- Le silence qui naît du bruit de la pluie — Une rue étroite, une vitre, et quelqu’un qui ne sait ni ce qu’il éprouve ni ce qu’il est.
- Je me retrouve soudain seul dans le bureau — Le lieu de toute l’œuvre : un bureau de Lisbonne, et l’employé qui y reste.
- Tout est absurde — Trois mots pour titre, et rien de complaisant dans ce qui suit.
- La ville se répand, indistincte, silencieuse — Lisbonne, qu’il n’a plus quittée après ses vingt ans.
- Me sentir vraiment humain — Ce qui lui manquait, et qu’il examine sans se plaindre.
- La vie m’écœure comme un remède inutile — L’image est exacte, et c’est ce qui la rend supportable.
- Créer en moi un État possédant sa politique — La théorie des hétéronymes, formulée par l’un d’entre eux.
- La fraternité a de ces subtilités — Le rapport aux autres, examiné de très loin et de très près à la fois.
- Pauvres diables perpétuellement affamés — Les collègues, les passants — vus sans mépris et sans tendresse.
- Tout se répond — L’écho baudelairien, retourné par quelqu’un qui n’y croit plus.
Pour le lire
Le Livre de l’intranquillité — attribué à Bernardo Soares. Assemblé en 1982 seulement, à partir des feuillets de la malle ; chaque édition en propose un ordre différent.
Mensagem (1934) — le seul livre publié en portugais de son vivant.
Les hétéronymes : Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos — trois œuvres complètes signées par trois auteurs qui n’ont jamais existé.
Guillain Méjane























