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En wagon – Albert Mérat

Risées au large de la côte, Henry Moore (1885)

Tableau : Risées au large de la côte, Henry Moore, 1885

Du wagon sombre où rien ne bouge, où rien ne luit,
Las des rêves, mauvais compagnons pour la nuit,
Le voyageur, avec le jour, cherchant l’espace,
Salue en souriant la campagne qui passe :
Las arbres, les moissons hautes, l’azur des prés
Lointains, sur le penchant des coteaux diaprés,
Les villages qui sont tout proches de la route,
Les troupeaux ruminants et doux, mis en déroute
Par le bruit, les maisons blanches, l’horizon clair ;
Et dans un champ rougi des premiers feux de l’air,
Tandis qu’un clocher fin carillonne une fête,
Des travailleurs courbés et qui lèvent la tête.

S’il est vrai qu’on fait bien d’admirer lentement
Le dessin magnifique et pur de sol charmant,
Les bois frais, les blés verts qui sont de doux présages,
S’il est exquis de suivre à pied les paysages,
Il est meilleur d’aller sans remuer ses pas
Au milieu de tableaux que le Louvre n’a pas
Et que Juin magistral a marqués de sa touche,
Emporté par l’effort et par l’élan farouche
Des trains qui vont, semblant traîner de longs abois,
Parmi les champs pleins d’herbe et parmi les grands bois.

Lorsque, le soir venant, la plaine se fait grise,
La route à vos regards ménage la surprise
Des Vosges, où l’on entre ainsi qu’en un palais.
Les décors d’opéra seraient manqués et laids,
Comparés à l’effet des deux chaînes jumelles :
Ce sont de doux sommets, faits comme des mamelles,
Et montrant le trésor de leur fécondité.
Quelques-uns sont aigus et beaux de nudité,
Pareils aux seins parfaits des sculptures antiques.
Autrefois, les frayeurs des burgraves gothiques
Y bâtirent des murs terribles et prudents :
Les ruines s’y font de classiques pendants,
Et ce seraient les bords du Rhin, si le grand fleuve
N’était un ruisseau mince et limpide, où s’abreuve
La soif de la mésange et du martin-pêcheur.
Le vent qui vient des eaux vous porte la fraîcheur,
Et, parmi les langueurs du soir mélancolique,
Complète le poème et le met en musique.

Derrière le treillis du passage à niveau
Les filles de Strasbourg composent un tableau
Pour Marchal, gai bouquet de figures naïves !
Elles portent le court jupon de couleurs vives,
Et la coiffe ancienne aux larges nœuds bouffants.
Blondes avec les yeux étonnés des enfants,
Elles ont à la lèvre un rouge et bon sourire
Pour le voyageur pâle et las qui les admire.
Tous les corsages sont jeunes et bien remplis.
Elles savent marcher et l’étoffe a des plis
De sculpture, malgré la raide gaucherie
De la jupe, où l’on sent encor la draperie :
J’aime la gravité sobre de ces plis droits
Que coupe la blancheur des tabliers étroits,
Et tout cela, voyant et dur, est de la grâce.
Leur taille est un peu forte, et leur joue un peu grasse
Est le cadre ingénu qu’il faut à leur regard.

Ô la large beauté sans façon et sans art !
Et surtout la sincère et saine poésie
Qui conserve l’usage et la mode choisie
Par les pères, selon le goût de leurs aïeux !
Les costumes charmants, sympathiques et vieux !
On n’est pas routinier pour s’habiller de même
Qu’autrefois, quand cela va bien et quand on l’aime ;
Et l’on peut se vêtir autrement qu’à Paris.
L’Alsace intelligente et bonne l’a compris :
Et, malgré la douceur du passé qui l’attire,
L’Alsace intelligente et forte apprend à lire.

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