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Le dixième sphinx. – Victor Hugo

Le dixième sphinx. – Victor Hugo

Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort?
Le roi Sennachérib fait ceci qu’il est mort.
Que fait Gad? Il est mort. Que fait Sardanapale?
Il est mort.

*

Le sultan écoutait, morne et pâle.

–Voilà de sombres voix, dit-il, et je ferai
Dès demain jeter bas ce palais effaré
Où le démon répond quand on s’adresse aux anges.–

Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges.

*

Et son regard tomba sur sa coupe où brillait
Le vin semé de sauge et de feuilles d’œillet.

–Ah! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée;
Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie.
Chasse de mon esprit ces nuages hideux.
Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux.

La coupe étincelante, embaumée et fleurie,
Lui dit:

–Phur, roi soleil, avait Alexandrie;
Il levait au-dessus de la mer son cimier;
Il tirait de son peuple orageux, le premier
D’Afrique après Carthage et du monde après Rome,
Des soldats plus nombreux que les rêves que l’homme
Voit dans la transparence obscure du sommeil;
Mais à quoi bon avoir été l’homme soleil?
Puisqu’on est le néant, que sert d’être le maître?
Que sert d’être calife ou mage? A quoi bon être
Un de ces pharaons, ébauches des sultans,
Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps,
Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres?
A quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres,
Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas,
Xercès, Nabonassar, Asar-Addon, hélas!
On a des légions qu’à la guerre on exerce;
On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce,
Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla,
Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela.
Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence.
Vivants, quand le trépas sur un de vous s’élance,
Tout homme, quel qu’il soit, meurt tremblant; mais le roi
Du haut de plus d’orgueil tombe dans plus d’effroi;
Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche;
Pendant que l’âme fuit, le cadavre se couche,
Et se sent sous la terre opprimer et chercher
Par la griffe de l’arbre et le poids du rocher;
L’orfraie à son côté se tapit défiante.
Qu’est-ce qu’un sultan mort? Les taupes font leur fiente
Dans de la cendre à qui l’empire fut donné,
Et dans des ossements qui jadis ont régné;
Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère.

Zim, furieux, brisa la coupe contre terre.

*

Pour éclairer la salle, on avait apporté
Au centre de la table un flambeau d’or sculpté
A Sumatra, pays des orfévres célèbres;
Cette lampe splendide étoilait les ténèbres.

Zim lui parla:

–Voilà de la lumière au moins!
Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins;
La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle;
Mais toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole,
Tu jettes aux banquets un regard souriant;
O lampe, où tu parais tu fais un orient;
Quand tu parles, ta voix doit être un chant d’aurore;
Dis-moi quelque chanson divine que j’ignore,
Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis!
Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits;
Car les sphinx ont l’œil faux, la coupe a le vin traître.

Et la lampe parla sur cet ordre du maître:

–Après avoir eu Tyr, Babylone, Ilion,
Et pris Delphe à Thésée et l’Athos au lion,
Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire,
Ninus le fratricide est perdu sous la terre;
Il est muré, selon le rite assyrien,
Dans un trou formidable où l’on ne voit plus rien.
Où? qui le sait? les puits sont noirs, la terre est creuse.
L’homme est devenu spectre. A travers l’ombre affreuse,
Si le regard de ceux qui sont vivants pouvait
Percer jusqu’au lit triste au lugubre chevet
Où gît ce roi, jadis éclair dans la tempête,
On verrait, à côté de ce qui fut sa tête,
Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc;
Adam le trouverait à Caïn ressemblant.
La vipère frémit quand elle s’aventure
Jusqu’à cette effrayante et sombre pourriture.
Il est gisant; il dort; peut-être qu’il attend.

Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportant
Une cruche et du pain qu’elle dépose à terre;
Elle pousse du pied le dormeur solitaire,
Et lui dit:–Me voici, Ninus. Réveille-toi.
Je t’apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi.
Prends.–Je n’ai plus de mains, répond le roi farouche.
–Allons, mange. Et Ninus dit:–Je n’ai plus de bouche.
Et la Mort, lui montrant le pain, dit:–Fils des dieux,
Vois ce pain. Et Ninus répond:–Je n’ai plus d’yeux.–

*

Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombres
Que le festin couvrait de ses joyeux décombres,
Jeta la lampe d’or sculptée à Sumatra.
La lampe s’éteignit.

Alors la Nuit entra;
Et Zim se trouva seul avec elle; la salle,
Comme en une fumée obscure et colossale,
S’effaça; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens:
La Nuit lui prit la main dans l’ombre, et lui dit: Viens.

1453

Les turcs, devant Constantinople,
Virent un géant chevalier,
A l’écu d’or et de sinople,
Suivi d’un lion familier.

Mahomet deux, sous les murailles,
Lui cria: Qu’es-tu? Le géant
Dit: «–Je m’appelle Funérailles.
Et toi, tu t’appelles Néant.

«Mon nom sous le soleil est France.
Je reviendrai dans la clarté,
J’apporterai la délivrance,
J’amènerai la liberté.

«Mon armure est dorée et verte
Comme la mer sous le ciel bleu;
Derrière moi l’ombre est ouverte;
Le lion qui me suit, c’est Dieu.»

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