Sélectionner une page

En route – Edmond Rostand

En route – Edmond Rostand

L’air est tiède. On trousse les rideaux.
Et, sous le claquement éperdu de leurs franges,
On suce des limons d’Espagne et des oranges.
De temps en temps, après qu’on a passé Neuilly,
Tombe sur les genoux le bouquet frais cueilli
Que vous lanciez déjà, petites paysannes!
Et les carrosses vont, agitant leurs basanes,
Secouant des laquais sur leur arrière-train,
Pendant qu’à l’intérieur on déclame un quatrain,
On chante, on crie, on rit, on est fol, on est tendre.
En sorte que voilà ce que l’on peut entendre
Chaque fois qu’une côte oblige à ralentir,
Et fait, laissant les voix un instant retentir,
Plus rares les grelots, moins grinçantes les roues:

«Tra la la la…
–Marquis…» Drelin! Drelin!… «Tu joues?
En carrosse?»… Drelin… «Des cartes?
–Donnez-m’en!
–C’est un charmant garçon.–Il est un peu roman!
–Vous plaît-il un bonbon?–Avez-vous lu Pyrame?
–Ma chère âme!… Que dis-je! elle fait vivre, l’âme!
Vous, vous faites mourir!…–Jouons au reversi.
–Quel ladre que ce vieux président de Bercy!
–Tudieu! l’historie est bonne!–Elle me fut contée
Par Madame Pilou.–C’est long, cette montée!
–D’ici qu’on soit en haut rimez un impromptu
A la belle Paulet!»… Drelin… «Turlututu…

–O belle Paulet que j’adore,
Votre visage si charmant,
Angélique, est un firmament…
Dont votre rougeur est l’aurore!

–Je ne rougis jamais, d’abord!–Voilà mentir!
–Je ne rougis jamais que de ne pas rougir!…»
Et, ce disant, Paulet, elle-même, en personne,
Vient de rougir!

«Bravo!

–Bis!

–Bien rougi, Lionne!
–Ah! vous m’éclaboussez d’orange mon suédois!
–Chantons des lanturlus!
–Non! Non!… des petits doigts.

–Calixte, la chaste dame,
A quelque chose dans l’âme…

–Nous reprenons le trot: le grelot retentit!

–Mon petit doigt me l’a dit.»…

Drelin din din!… «Bonjour, Moutons blancs!
–Bonjour, l’Ane!»
Drelin din!… «Mais, Marquis!… éventail!…
frangipane!…»
Din din!… «Tigresse… amour… feu… fleur… cœur.»
Drelin din
Din din… Et l’on arrive aux grilles d’un jardin.

XIV

Archives par mois