
Ce qui nous lie – Cédric Klapisch

Trois enfants et une terre
Jean est joué par Pio Marmaï : l’aîné, celui qui est parti, qui a une femme et un fils en Australie, et qui ne sait plus très bien où il habite. Juliette, jouée par Ana Girardot, est celle qui est restée, qui fait le vin comme leur père le faisait, et qui doute d’avoir le droit de décider. Jérémie, joué par François Civil, le benjamin, a épousé la fille d’une famille voisine, riche et possessive, et se laisse écraser par un beau-père qui a son idée sur tout.
Chacun a sa blessure et sa manière de ne pas en parler. Le film les réunit autour d’une table, d’une cuve, d’un rang de vigne, et les laisse se disputer, se réconcilier, se redisputer, avec une tendresse qui ne tombe jamais dans la sensiblerie.
Le vin comme sujet
Klapisch filme le vin comme d’autres filment la guerre ou la mer : comme une affaire sérieuse, qui a ses gestes, ses rites, son vocabulaire, et qui décide de la vie des gens. On apprend à tailler, à goûter le raisin pour savoir s’il est mûr, à décider de la date des vendanges, à surveiller une fermentation. Les scènes de travail, souvent filmées au milieu des vendangeurs, ont une vérité documentaire rare dans une fiction.
Cette vérité doit beaucoup à Jean-Marc Roulot, à la fois vigneron à Meursault et comédien, qui joue Marcel, le maître de chai : quand il goûte un raisin, on sait qu’il ne fait pas semblant. Le tournage s’est étendu de septembre 2015 au printemps suivant, en Côte-d’Or, à Meursault, Chassagne-Montrachet, Puligny-Montrachet et Beaune, pour suivre le cycle de la vigne sur une année entière.
Les saisons
Cette construction saisonnière est la grande idée du film. On voit les vignes changer, de l’or des vendanges au noir de l’hiver, puis au vert du printemps, et les personnages changer avec elles. Klapisch utilise à plusieurs reprises des accélérés où l’on voit un même paysage passer d’une saison à l’autre, et ces images, d’une beauté simple, disent mieux que les dialogues ce que le film raconte : le temps, qui passe pour tout le monde, et la terre, qui reste.
Il y a aussi des retours en arrière, où les trois enfants apparaissent petits, dans les mêmes vignes, avec le même père. Ces scènes montrent d’où viennent les rancunes et les tendresses, et pourquoi on ne quitte jamais tout à fait l’endroit où l’on a grandi.
Le trio d’acteurs
Pio Marmaï, François Civil et Ana Girardot se retrouveront chez Klapisch : Civil et Girardot dans « Deux moi », Marmaï et Civil dans « En corps ». Ils forment ici une fratrie crédible, avec les chamailleries, les codes, les silences qu’on n’a qu’entre frères et sœurs.
Marmaï porte le film avec une énergie brouillonne qui lui va bien. Girardot a le rôle le plus subtil, celui de la sœur qui a toujours été la plus sérieuse et qui découvre qu’elle a le droit d’avoir un avis. Civil, en frère cadet qui ose enfin tenir tête à son beau-père, offre les scènes les plus drôles du film.
La famille selon Klapisch
Après les bandes d’amis, Klapisch filme ici une famille, et on voit bien que c’est pour lui la même chose : un groupe qu’on n’a pas tout à fait choisi, où chacun doit trouver sa place, et qui tient malgré tout. Le titre le dit : ce qui nous lie, ce n’est pas seulement le sang, c’est une terre, un travail, des souvenirs, et la volonté de ne pas les laisser se perdre.
La question de l’héritage, très concrète, est traitée avec une précision qui étonne : les droits de succession, la tentation de vendre, la valeur d’une parcelle. Le film ne l’escamote pas ; il en fait le moteur du récit, et montre ce que l’argent fait aux liens.
Conclusion : un grand millésime
Ce qui a vieilli, ou ce qui retient, c’est une fin trop heureuse, où tout se résout un peu vite, et quelques scènes de comédie, notamment autour du beau-père, qui forcent le trait. Le film a attiré 717 000 spectateurs, un succès honnête plus qu’un triomphe.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la lumière de la Bourgogne, et l’idée simple que le film défend : on ne fait pas un vin seul, pas plus qu’on ne fait une vie seul. C’est le plus apaisé des films de Klapisch, et peut-être le plus sage. On le regarde comme on boit un bon vin, lentement, et on y revient.







































































































