
Billet de remerciement – Edmond Rostand

Mon cher Mécène, quelques lignes
M’avisent que votre intendant
Vient de m’expédier deux cygnes
Pour embellir mon humble étang.
Priant les dieux qu’il ne s’égare
Sur leurs plumages éclatants
Aucun des charbons de la gare,
Je les attends! je les attends!
Après avoir brossé sa veste
Et mis dans ses poches du pain,
Le vieux jardinier, d’un pas leste,
Est allé les chercher au train.
Moi, des blancheurs plein la cervelle,
Fou de ce lumineux cadeau,
Je cours annoncer la nouvelle
Aux berges de ma pièce d’eau.
Je suis un peu honteux, à cause
Que je n’ai pas pour eux, hélas!
L’ombre auguste d’un laurier-rose,
L’eau divine d’un Eurotas!
Mais s’il vit, ce couple de cygnes,
Dans mon pauvre lac reflété,
Je croirai qu’en mes vers indignes
Pourra vivre un jour la beauté.
VII
N’obligez pas le poème
Qui, mystérieusement,
Voudrait s’ouvrir de lui-même,
A devancer le moment.
Les bouquetières brutales,
Quand la fleur tarde à fleurir,
Lui soufflent dans les pétales
Pour la forcer à s’ouvrir;
Alors, sur sa tige verte,
La rose s’ouvre à regret:
Il est vrai qu’elle est ouverte,
Mais son parfum n’est pas prêt.
Et la fleur compare, triste
Dans la corbeille d’osier,
Ce procédé de fleuriste
Au procédé du rosier.
VIII























