
Amour d’automne – Stuart Merrill

I
Lenchanteresse de Thulé
A ravi mon âme en son île
Où meurt, tel un souffle exhalé,
Le regret de lheure inutile.
Je crois qu’on pleure autour de moi,
Prince dont la magique épée
Par la main des femmes sans foi
Se brisa, vierge dépopée.
Cest la fuite des étendards
Le long de la mauvaise route
Aux cris des barbares hagards
Traquant mon armée en déroute.
Quimporte?–Alors qu’au seuil des cieux
Je pourrais conquérir la Lance,
Posez vos doigts lourds sur mes yeux,
O vous, les trois Soeurs du Silence!
Lencens des jours sest exhalé:
Pourquoi pleurer lheure inutile?
Lenchanteresse de Thulé
A ravi mon âme en son île.
II
Des rossignols chantant à des lys
Sons la lune dor de lété, telle,
O toi, fut mon âme de jadis.
Tu vins cueillir mes lys despoir, Belle,
Mes lys qui saignèrent dans ta main
Quand se leva la lune nouvelle.
Amour, sera-ce bientôt demain,
Demain matin et ses chants de cloches
Et les oiseaux aux croix du chemin?
Pauvre, il neige dans les vallons proches.
III
Mon front pâle est sur tes genoux
Que jonchent des débris de roses;
O femme dautomne, aimons-nous
Avant le glas des temps moroses!
Oh! des gestes doux de tes doigts
Pour calmer lennui qui me hante!
Je rêve à mes aïeux les rois,
Mais toi, lève les yeux, et chante.
Berce-moi des dolents refrains
De ces anciennes cantilènes
Où, casqués dor, les souverains
Mouraient aux pieds des châtelaines.
Et tandis que ta voix denfant,
Ressuscitant les épopées,
Sonnera comme un olifant
Dans la danse âpre des épées,
Je penserai vouloir mourir
Parmi les roses de ta robe,
Trop lâche pour reconquérir
Le royaume quon me dérobe.
IV
Je crois, folle, que tout l’automne
Dort en tes yeux, et ta voix,
Las! se lamente monotone
Comme le vent lent dans les bois.
Tes cheveux sont couleur des feuilles
Qui vont mourir, et tes mains
Semblent flétrir, que tu le veuilles
Ou non, les fleurs des lendemains.
Aussi taimais-je pour le rêve
Lamentable de tes yeux
Et ta voix qui fut la voix dEve
Pleurant les aubes danciens cieux;
Et surtout pour ta chevelure
Qui fut mou léger linceul,
Et tes mains à douce brûlure
Lors des baisers de seule à seul.
Mais tu ne sus charmer mon âme,
Dont le Sauveur ait merci!
Car elle est de souffle et de flamme
Et pure de limpur souci.
Me voici, féal à mon glaive,
De nouveau sous le soleil,
Et ces nuits damour sont le rêve,
Nest-ce pas? dun mauvais sommeil.
Je vais vers des pays où tonne
Le combat des demi-dieux…
Ah! folle, folle, tout lautomne
Ne dormait-il pas en tes yeux?
V
Au temps de la mort des marjolaines,
Alors que bourdonne ton léger
Rouet, tu me fais, les soirs, songer
A tes aïeules les châtelaines.
Tes doigts sont fluets comme les leurs
Qui dévidaient les fuseaux fragiles.
Que files-tu, soeur, en ces vigiles,
Où tu chantes dheurs et de malheurs?
Seraient-ce des linceuls pour tes rêves
Damour, morts en la saison des pleurs
Davoir vu mourir toutes les fleurs
Qui parfumèrent les heures brèves?
Oh! le geste fatal de les mains
Pâles, quand je parle de ces choses,
De tes mains qui bénirent les roses
En nos jours damour sans lendemains!
Cest le vent dautomne dans lallée,
Soeur, écoute, et la chute sur leau
Des feuilles du saule et du bouleau,
Et cest le givre dans la vallée.
Dénoue-il est l’heure-tes cheveux
Plus blonds que le chanvre que tu files;
Lombre où se tendent nos mains débiles
Et propice au murmure des voeux.
Et viens, pareille à ces châtelaines
Dolentes à qui tu fais songer,
Dans le silence où meurt ton léger
Rouet, ô ma soeur des marjolaines!
VI
–Viens, très douce, rêver aux heure.
Où nous effeuillâmes les lys
Au clair de la lune. Tu pleures?
–Je fus la fille du roi d’Ys,
Mon amant, et je sais à peine
Ce que nous nous dîmes, jadis.
–Nes-tu pas la petite reine
Qui sen venait, chantant tout bas,
Mirer ses yeux en la fontaine?
–Si légers devaient choir mes pas
Sur le givre des nuits dautomne,
Que tu ne les entendis pas.
–Hélas! mais sa voix monotone
Était la tienne, et ses chers yeux
Avaient ton regard qui sétonne.
–Dupe! Par une loi des dieux
La cité nest plus sur la dune,
Et je vais vers de nouveaux cieux.
–Pourtant je sais que jaimais une
Qui parlait ainsi de malheurs
En lançant des lys à la lune.
–O toi qui te souviens, ces pleurs
Sont le signe en effet de celle
Qui survit à la mort des fleurs.
–Je savais bien que tu fus elle,
Avec ta peur des lendemains,
Cet air mortel qui mensorcelle,
Et tes gestes las de tes mains!
VII
Tu vins vers moi par les vallées
Où seffeuillaient les azalées,
O soeur des heures en allées!
Ta toison était de couleur
Rousse, et ta bouche de douleur
Pareille à la mort dune fleur.
Tes yeux semblaient des cieux dautomne.
Où le dernier orage tonne,
Mélancolique et monotone.
Ta voix chantant la mort dun roi.
Fut toute la femme pour moi,
Fol alors en quête de foi.
Et ces lèvres denfant mauvaise
Que seul le sang dAmour apaise
Quont-elles dit quil faut quon taise?
Ah! rien, sinon quAmour est mort
Sur notre seuil de mal abord
Où sourit le masque du Sort.
Je me souviens quen les vallées
Tombaient les fleurs des azalées,
Au cours des heures en allées.
VIII
Ce fut en un soir où les chansons
Des amants liés par leurs mains lasses
Mouraient, ô Dame pâle qui passes,
Au clair de la lune des moissons.
Long penchée au bord des lourds calices
Des lys, fleurs des reines et des rois,
Tu faisais le signe de la croix
Comme une qui renonce aux délices.
Chevelure éparse au vent léger,
Tu paraissais ceinte de lumière
Coutre lombre de la nuit première
Et les feuilles du prochain verger.
Leau tintait tristement dans les vasques
Quenguirlandaient des danses damours
Et de satyres faisant des tours
Au rire à jamais muet des masques.
La puisant dans tes chétives mains,
Cette eau par laquelle tu fus sainte,
Tu baptisas les fleurs de lenceinte,
Où dormait lâme des lendemains.
Fus-tu le Remords ou la Mémoire,
O Passante aux yeux pleins de passé?
Maintenant leau stagne en le fossé
Et les lys sont morts avec la gloire.
De ce soir où les lentes chansons
Des amants liés par leurs mains lasses
Mouraient, ô Dame pâle qui passes,
Au clair de la lune des moissons.
IX
Une nuit, sous ta terrible lune
Qui saignait parmi les brumes roses,
Tu parlais, ô soeur, de tristes choses
Comme une entant prise de rancune.
Au loin les appels des mauvais hommes
Nous montaient des vergers de la plaine
Où les arbres tordus par ta haine
Tendaient, fruits du mal amour, leurs pommes.
Tu nentendis pas le bruit des roues
Rapportant vers les petits villages
La récolte des moissonneurs sages
Qui peinent le temps où tu te joues.
Tu cueillais les pavots de la route
Pour en festonner, plein tes mains molles,
Notre maison où l’on voit les folles
Mendier, soeurs du deuil et du doute.
Comme devant une étrange auberge
Tu fis, vocatrice de désastres,
Le signe qui flétrit les bons astres
Dans le jardin dazur de la Vierge.
Puis effeuillant au seuil de la porte
Les fleurs de lombre lune après lune,
Tu chantas quelque chose à la Lune,
Quelque chose dont mon âme est morte.
X
O narcisses et chrysanthèmes
Do ce crépuscule dautomne
Où nos voit reprenaient les thèmes
Tant tristes du vent monotone!
Des enfants dansaient sur la route
Qui mène vers la lande noire
Où hurla jadis la déroute,
Sous la lune, des rois sans gloire.
Nous chantions des chants des vieux âges
En allant tous deux vers la ville,
Toi si grave avec tes yeux sages
Et moi dont lâme fut si vile.
Le jour tombait au son des cloches
Dans leau lente de la rivière
Qui charriait vers des mers proches
La flotte à la noire bannière.
Nous fûmes trop fous pour comprendre
Les présages du crépuscule:
Voici l’ombre où l’on croit entendre
Les sanglots dun dieu qui recule.
La flotte a fui vers dautres astres,
Les enfants sont morts sur la route,
Et les fleurs, au vent des désastres,
Ne sont quun souvenir de doute.
Sais-tu le chemin de la ville,
Toi si grave avec tes yeux sages?
Ah! mon âme qui fut trop vile
A peur des chansons des vieux âges!
XI
Nous avons quitté ce soir la grandville
Où nous marchions seuls, les yeux dans les yeux.
Entends-tu là-bas, comme des adieux,
Les cloches des morts sonner la vigile?
Le soleil nest plus, ô soeur puérile,
Mais nayons pas peur de lombre en les cieux;
Nous saurons trouver, après les aïeux,
La bonne maison daccueil et dasile,
Celle de ta croix où Dieu promet lor,
La myrrhe et lencens et tout sou trésor
Aux pauvres amants frappant à sa porte.
Prie un peu pourtant pour le péché d’hier,
Et donne la main si faible et si forte:
Voici venir lheure où l’on voit, moins clair.
XII
Je ne sais plus par quelle contrée
Détoiles et de roses de lune
Je tai perdue en cette vesprée
Où nos voix se turent l’une après lune.
Au loin, cest comme un murmure dondes
Coulant vers une mer inconnue.
Nos yeux suivaient le rêve des mondes,
Et notre âme attendait la venue
Du Christ ou de la Vierge Marie
Dans les roses de lune et les étoiles.
Au loin, le vent, comme un Dieu qui prie,
Souffle vers la mer lessor des voiles.
Nos mains cherchaient l’ancienne caresse
Et nos lèvres la vieille parole;
Mais nos gestes étaient de détresse,
Et nos mots tels un oiseau qui senvole.
Au loin, comme des oublis, les feuilles
Vogueut vers la mer où dort lautomne.
Ses yeux et ses lèvres que tu cueilles,
Dieu dhiver dont le soleil sétonne,
Refleuriront-ils comme les roses
Et les étoiles que nous aimâmes?
Au loin, lair est plein de voix moroses
Et la mer chante la mort des âmes.
XIII
La nuit, dans un pays de fleurs
Tristes comme tes yeux, ô Bonne,
Jai tressé pour toi la couronne
Mystique des sept douleurs.
Ci lamarante et lanémone,
Le souci, la rose et liris,
Avec lasphodèle et le lis
Des urnes dor de lautomne.
Mon âme, qui se sent mourir,
Comme la lune, en leurs corolles,
Ne sait plus le sens des paroles
Dont tu voulus lattendrir.
Aux eaux oublieuses du fleuve
Qui coule vers la mer sans nom,
Il faudra, le voudrais-je ou non,
Quun soir deffroi je mabreuve.
Voici ces fleurs des anciens cieux:
Jen vais cueillir dautres, ô Bonne,
Dans des pays dombre où l’automne
Est triste comme tes yeux.























