
Albert Glatigny — Le comédien ambulant qui rimait sur les routes

1839 — 1873
J’ai pu, ce matin, laisser ma fenêtre
Ouverte aux rayons du premier soleil.
Réjouissons-nous ! le printemps va naître,
Sur l’écorce point le bourgeon vermeil.
Réveil
Il a passé sa vie sur les routes de France, dans des troupes de province qui jouaient le soir dans des granges et repartaient au matin. Il tenait les emplois qu’on ne veut pas, mangeait mal, dormait où il pouvait, et rimait entre deux villes.
Le poème qui ouvre ce portrait dit tout : ce qui le réjouit, ce matin-là, c’est d’avoir pu laisser la fenêtre ouverte. Quand on a eu froid toute sa vie, le printemps est une nouvelle.
Typographe, puis cabotin
Né à Lillebonne en 1839, fils d’un garde champêtre, il est mis en apprentissage chez un imprimeur. C’est là qu’il compose, au sens typographique, les Odes funambulesques de Banville — et la lecture le décide : il sera poète et comédien.
Il le sera, littéralement, et dans la misère. Banville l’a soutenu, Baudelaire et Verlaine l’ont estimé, et cela ne l’a jamais tiré d’affaire.
L’affaire de Corse
En 1869, à Bastia, la police l’arrête : on le prend pour Jud, l’assassin le plus recherché de France. Il passe plusieurs jours au cachot, malade, à essayer de prouver qu’il n’est qu’un poète. L’histoire a fait rire Paris ; elle a achevé sa santé.
Il est mort quatre ans plus tard, à trente-quatre ans, de la tuberculose, dans une maison prêtée à Sèvres.
Ce qui reste
Sa poésie est plus vive et plus dure qu’on ne l’attend d’un disciple de Banville. Il sait faire les rimes acrobatiques de son maître, mais il connaît aussi le froid, les auberges, les femmes de passage et les exécutions capitales — « Une exécution » est un poème qu’on ne s’attend pas à trouver là.
Cent trente-huit pièces ici, d’un homme qui n’a jamais eu de table à lui.
Choix de textes
- Réveil — Le bonheur d’avoir pu laisser la fenêtre ouverte. Quand on a eu froid, c’est une nouvelle.
- Une exécution — Une mise à mort regardée en face. On ne s’attend pas à cela chez un disciple de Banville.
- Maritorne — La servante d’auberge de Cervantès, croisée sur les routes de province.
- À Mademoiselle Primerose — Une actrice de troupe, saluée par quelqu’un qui partageait sa vie.
- Sentiments chrétiens — Le titre est ironique, et le poème ne le dit jamais.
Pour le lire
Les Vignes folles (1857) — écrit à dix-huit ans, entre deux tournées.
Les Flèches d’or (1864) · Gilles et Pasquins (1872) — le meilleur de lui.
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























